Bordeaux Aquitaine Marine

La pêche en rivière en 1776

extrait du Traité des pêches de J.E. Bertrand - in Dictionnaire des arts et métiers, Neuchâtel, 1776

1. Dordogne

727. La Gironde est formée de deux grandes rivières, la Garonne & la Dordogne, qui se réunissent au bec d'Ambès. Disons un mot

des pèches qui se font sur la Dordogne, qui arrose la Guyenne : nous reviendrons ensuite au bec d'Ambès, pour parcourir la

Garonne.

728. En remontant la Dordogne, on trouve Liboume & les autres petits endroits qui sont de son quartier : nous allons parler des

pèches qui s'y font.

729. Il y a depuis Lavagnau jusqu'à Castillon, & en d'autres endroits, des deux côtés de la rivière, quantité de pêcheries que les

habitans appellent nasses ou naces. Elles sont faites avec des filets qu'on tend dans la rivière sur des pieux, formant comme de

grandes manches : ainsi ce sont des gors ou bouchots, il n'y a que le nom de changé. On prend dans ces nasses de plusieurs

espèces de poissons, comme saumons, aloses, carpes, brochets, surmulets, poissons blancs. A l'égard des esturgeons, il ne s'en

trouve dans cette rivière que rarement.

730. Depuis le commencement de novembre jusqu'à la fin de mars, on pêche à la brege, filet qu'il ne faut pas confondre avec la

drege de Normandie; nous en avons déjà parlé dans l'article de Blaye. Le bas de ce filet est garni de peu de plomb ; & la tète de

beaucoup de liège, afin qu'elle se tienne à la surface de l'eau. Comme ce tramail n'est destiné qu'à prendre des saumons, des

aloses, ou d'autres gros poissons, les mailles en sont larges. Ils tendent ce filet par le travers de la rivière, dont il occupe presque

toute la largeur & la profondeur; ils le laissent dériver de flot & de jusan, ayant un bout du filet attaché à la filadière, & une bouée à

l'autre bout, environ l'espace de deux cents toiles, puis le tirent à terre pour prendre le poisson. La pèche du saumon commence en

novembre, & finit en mai. Celle de l'alose commence en mars, & finit en juin. Les aloses de prime sont les meilleures ; passé le 15

de mai, elles ne sont pas bonnes. A l'égard des saumons, les meilleurs se pèchent eu février & en mars.

731. On prend aussi ces poissons avec un filet en tramail, qu'ils nomment blecharies; &, comme nous l'avons dit, les sintes ou

gattes avec le filet nommé estoueyre; & cela depuis mars jusqu'en juin. Ce poisson donne abondamment; & quoiqu'il ne soit pas

estimé, on en fait une grande consommation.

732- Le pèches dont nous venons de parler, se font mieux de nuit que de jour, à moins que le ciel ne soit couvert. Ils tâchent de

s'établir dans des endroits sableux ou graveleux, plutôt que sur les vaseux. Quelquefois, pour que les gros saumons ne s'échappent

pas, on les saisit avec un harpon qu'ils nomment saumier.

733- On fait encore dans la rivière la pèche de la seine, qu'ils nomment escave : un des bouts du filet est traîné par des hommes qui

sont à terre, & l'autre par ceux qui sont dans une filadière; ensuite se réunifiant, ils amènent le filet au bord de l'eau. On fait

ordinairement cette pèche depuis le mois de février jusqu'à la fin de juin. Comme nous en avons parlé amplement dans le corps de

l'ouvrage, il me suffit de savoir indiquée. Le filet qu'ils nomment tresson, est une seine à plus petites mailles.

734- Il se fait encore une autre pèche, qu'on nomme treaule ou tirolle. Ce filet, par la petitesse de ses mailles, retient tous les

poissons qu'il rencontre; c'est pourquoi il sert pour pécher des lamproies. Ils ajustent ce filet qui a six à sept pieds en quarré, fur

une perche de douze pieds de long, laquelle porte au bout une traverse de la largeur du filet; la perche est reçue dans une entaille

qu'on a pratiquée à l'avant de la filadière: la filadière étant près d'un des bords de la rivière, le pécheur y plonge le filet; puis

appuyant fur la partie de la perche qui est dans le bateau , il prend le poisson qui est sur le filet.

735. En février & mars, on pèche sur la Dordogne, des truitons, qui ne font pas plus gros que des harengs : on les prend avec le filet

nommé treaule ou tirolle. Depuis le mois de mai jusqu'à celui de septembre, on prend encore à la tirolle, des mules cu mulets.

736. Enfin l'on prend avec le havenau, des chevrettes dans la rivière de l'lsle. On pèche des aloses avec un tramail de dix-huit

brasses de longueur, sur huit pieds de chute, qu'on tend sur des piquets par le travers de la rivière. 737. A l'égard des lamproies, on

les prend dans des nasses, qu'on appelle barigues dans le pays : elles font coniques. On pèche encore avec l'épervier, & l'on y prend

du poisson blanc, que les pécheurs nomment assics, des barbeaux, quelques carpes, des plies qu'ils nomment platusses, &c.

2. Garonne

738. Nous revenons au bec d'Ambès, pour entrer dans la Garonne, & la remonter jusqu'à Bordeaux.

739. Depuis le mois de février jusqu'en avril, on pèche dans les nasses, des lamproies depuis Bordeaux jusqu'à Langon sur Garonne.

Ces nasses se nomment brougnées, & sont figurées comme une manche. On y prend aussi des anguilles.

740. On pèche le créat ou esturgeon, comme dans la Gironde : cette pèche commence en février, & finit en juin. On prend

quelquefois des aloses dans les mèmes filets.

741. On prend les saumons avec un tramail qui est garni par le pied d'une corde allez grosse, chargée de quelques bagues de

plomb, distribuées de distance en distance: il y a à la tète du filet des flottes de liège. Cette pèche se fait avec deux bateaux : dans

l'un , il y a deux hommes ; dans l'autre où est le filet, il y en a trois. Quand ils ont fait un certain chemin, qu'ils nomment cours, un

homme placé au milieu du bateau, love le filet doublé & le jette tout de suite à l'eau par le derrière du bateau. Quand les pécheurs

se trouvent dans un endroit favorable, ils ne le relèvent qu'après l'y avoir laissé un quart d'heure.

742. Pour la pêche de la lamproie, des barbeaux, de la perche, de la carpe, de l'anguille, ils se servent aussi de filets en tramail,

mais dont les mailles sont plus petites & proportionnées à la grosseur des poissons : au reste, ces pèches se font comme la

précédente.

743. Il y a quelques moulieres & huitrieres à la Tète-de-Buch , qui est le seul port du département de Bordeaux qui confine à la mer.

744. On fait à Bordeaux peu d'armements pour la morue, & en ce cas, on tire les équipages de Bayonne pour la morue sèche, & de

Saintonge pour la morue verte. Au reste, on fait dans la Garonne à peu près les mêmes pèches que dans la Dordogne.

3. Labourd

745. Quand on a traversé le Bourdelais, on entre dans le pays qu'on nomme de Labour, qui confine à une grande étendue de côte,

fur laquelle on trouve plusieurs petits ports de pécheurs, & particulièrement l'embouchure de la rivière de Bayonne, ce qu'on

appelle la Tête-de-Buch , &Saint-Jean-de-Luz.

746. Il y a à Bayonne une compagnie de matelots, qu'on nomme tillotìers ; ce sont proprement les pêcheurs de la rivière, qui

remontent depuis la dernière rade jusqu'à cinq lieues au-dessus de Bayonne : ils rapportent de petites soles, des sardines, des plies

& des mules, le tout en petite quantité.

747. Vers l'embouchure de la rivière, il y a des pécheurs qui vont jusqu'à dix lieues en mer, faire les pêches à la ligne, dont nous

parlerons dans un instant. Ce font eux qui fournissent Bayonne de poisson frais, quoique le plus beau se tire de Saint-Sébastien du

côté de l'Espagne,& de Buch qui est à la côte de France.

748. Les paysans établis au bord de la rivière, depuis Bayonne jusqu'à Dacqs, fournissent la ville d'aloses : cependant il y a en outre

deux nasses qui traversent la rivière, une à cinq lieues de Bayonne, & une autre à une lieue & demie au-dessus, dans lesquelles on

prend beaucoup de poissons, surtout des aloses. La rivière de Gave se décharge dans l'Adour, qui traverse Bayonne ; car en

remontant le Gave, on trouve deux nasses, où l'on prend, entr'autres poissons, des saumons. L'hiver on en transporte une partie en

Espagne, où l'on en trouve un débit avantageux.

749. Quoique j'aie rapporté , dans la seconde section, différentes façons de pêcher avec des trubles, je vais encore détailler une

pêche de même genre, qui m'a été communiquée par M. Vanduffel de Bayonne. Le filet qu'on nomme manche sur les rivières de ce

quartier, forme une poche, & son embouchure est montée sur un cercle : un homme le tient par le manche, plongé entièrement

dans l'eau, en opposant au courant l'embouchure du filet ; & dès qu'il sent quelque mouvement, il relevé le filet, avec le poisson

qui reste dans la poche. On prend ainsi de toutes sortes de petits poissons.

750. J'ai, continue M. Vanduffel, des moulins où je pèche, avec un pareil filet, des tanches, des brochets, &c. Un homme se met

dans l'eau jusqu'à la ceinture, dans les endroits étroits où il y a beaucoup de courant : il y plonge son filet ; & pour déterminer le

poisson à donner dedans, on bat l'eau fur les côtés. De plus, on prend dans les petites rivières, des truitons avec de vrais verveux

qu'ils nomment nasses. Nous en avons expliqué l'usage dans la seconde section.

751. Pour prendre des truites avec des hameçons, on ajuste à l'hain une plume de duvet, qu'on fait mouvoir à la surface de l'eau ; &

les truites prenant ce leurre pour un insecte, sautent dessus & se prennent. On peut consulter, sur cette façon de pécher, ce que

nous avons dit dans la première section, sur les insectes artificiels, & sur la manière de pécher à la perche volante.

752. Nous avons dit qu'on prend des saumons dans l'Adour, avec de grands filets qu'on nomme nasses. Mais dans le Gave, le cours

de l'eau est arrêté par des digues qui barrent la rivière, ainsi que nous l'expliquerons dans l'article où nous traiterons expressément

de ce poisson.

753. Je sors de la rivière, pour parcourir la côte maritime. On ne trouve sur cette grande côte ni parcs, ni courtines, ni écluses ; mais

on fait usage de verveux semblables à ceux des environs de l'Adour. Comme les courans sont très-violens, on se sert peu de filets.

On tend cependant des tramaux dans les endroits où il y a peu de courant, & l'on prend différens poissons, entr'autres des

bourgeois. Je ferai néanmoins remarquer que le filet, que les pêcheurs de cette côte nomment rets bourgeois, est une vraie folle

pierrée & flottée, qu'on tend sédentaire & par fond; ils ont cinquante pieds de longueur, trois pieds de chute ; & avec ces filets,

dont ils joignent plusieurs pieces bout à bout, ils prennent des muges , des raies , des bourgeois, &c. Mais les pèches de ces

quartiers se font communément avec des hains, ainsi que nous allons l'expliquer.

754. Depuis le 15 ou le 20 d'avril, jusqu'au mois d'octobre, on s'occupe de la pèche du thon : pour cela, neuf & jusqu'à douze

matelots se mettent dans une double chaloupe ; entre ces matelots, il y a quelques jeunes gens qui se forment par la pèche du

thon à celle de la morue. Ces pêcheurs se portent depuis six jusqu'à vingt lieues au large. Quand les thons paraissent en quantité, &

que la pèche donne bien, étant partis de grand matin, ils peuvent revenir le soir chez eux ; mais quand la pêche est ingrate, ils sont

cinq à six jours fans rentrer. Cette pèche se fait à la ligne, toujours sous voile. Au commencement de leur pèche, ils amorcent avec

un leurre qui représente une sardine ; mais autant qu'ils le peuvent, ils embecquent leurs hains avec quelques morceaux de

poisson. La ligne est ordinairement longue de deux cents brasses ; chaque matelot jette la sienne à la mer, & il arrive quelquefois

qu'on les retire toutes garnies chacune d'un thon, dont quelques-uns pèsent deux cents livres.

755. Depuis le commencement d'octobre, jusqu'au mois de novembre, ils pèchent pendant la nuit & à l'ancre, des raies, des

anguilles, des chats de mer. Pour cela, huit à dix hommes qui se mettent dans une chaloupe, s'écartent de la côte de trois ou six

lieues au plus : alors, avant des lignes de cent brasses de longueur, au bout desquelles est un hain proportionné à la grosseur des

poissons qu'ils se proposent de prendre, & amorcé avec quelque morceau de poisson, ils attachent, à la distance d'une brasse de

l'hameçon, un plomb qui repose sur le fond. On jette autant de lignes qu'il y a de pécheurs dans la chaloupe; & chacun retire sa

ligne, quand il sent qu'un poisson a mordu. Ordinairement ils ne reviennent à terre qu'après avoir passé deux ou trois nuits à la

mer.

756. Depuis le mois de novembre jusqu'en février ils prennent des congres : depuis le mois de décembre jusqu'à la fin de mars, les

mêmes pécheurs vont prendre des rousseaux, des merlus, des meroux. Cette pèche se fait encore à la ligne & à l'ancre dans de

doubles chaloupes; mais les pécheurs ne vont pas plus d'une lieue au large, & reviennent tous les jours chez eux. On attache au

bout d'une ligne longue de trente brasses, un plomb;  & tout du long , de distance en distance, des hains amorcés de sardines

mêlées avec de la chair de bœuf: au bout de cette ligne qui porte les hains, on en attache une qui est plus grosse, & qui a cent

cinquante brasses de longueur. Ainsi cette façon de pécher aux cordes est à peu près semblable à celles qui font en usage sur la

côte de Haute-Normandie. On prend avec ces hains beaucoup de rousseaux, dont on trouve le débit chez les Espagnols, qui en sont

très-friands.

757. On tend des trubles, des haveneaux & des paniers, pour prendre de petites chevrettes, qui fervent à amorcer les hains.

758-Enfin, on va entre les rochers prendre différens poissons avec des gaffeaux, qui la plupart sont faits avec trois gros hains qu'on

ajuste au bout d'une perche.

759. Outre ces petits pèches, les matelots Gascons & Basques vont à la pèche de la morue, & quelquefois à celle de la baleine; mais

comme nous nous proposons de traiter expressément de ces grandes pèches, nous n'en dirons rien ici.

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