Bordeaux Aquitaine Marine

Le pont de pierre

extrait de "Pièces de droit séculier de divers auteurs et sur divers sujets (1789-1826)" par M. DUFORT, DEPUTE Du Département De La Gironde Au

Corps Législatif,  ET CONSEILLER EN LA COUR IMPERIALE DE BORDEAUX.

OBSERVATIONS SUR L'ÉTAT DE LA GARONNE DEVANT BORDEAUX,

Et sur l'effet que le Pont qu'on y construit peut produire sur la rade

  Un pont bâti en pierre sur la Garonne, devant Bordeaux, a été considéré de tous les temps comme présentant une difficulté rapprochée de l'impossibilité.  Une rivière de 527 mètres de largeur, dont l'eau a souvent plus de 2o mètres de profondeur, éprouvant au jusant et au flot un changement inverse dans la direction de courants de la plus grande rapidité, présentant dans certaines parties de son lit des envasements de 12 mètres d'épaisseur, peut-on être surpris que des hommes, même les plus consommés dans l'art des ponts et chaussées , aient cru longtemps impossible de vaincre de pareils obstacles ?  Le génie de Sa Majesté en a jugé différemment. Accoutumé à voir les choses sous des points de vue qui lui sont propres, il a pensé qu'un pareil ouvrage était digne de sa grandeur: il a ordonné qu'il fût fait. Des piles bâties en pierre doivent présenter des soutiens solides à la charpente du pont ; des intervalles de 2o mètres de largeur doivent laisser des communications faciles pour le passage des bateaux.  Le travail est commencé ; il ne peut point y avoir de doute sur sa complète réussite, mais des craintes se sont élevées sur ses effets pour la rade.  La Garonne reçoit dans son cours un grand nombre de petites rivières et de ruisseaux qui, traversant des pays sablonneux, y entraînent dans les crues d'eau une grande quantité de sable. Ces sables se sont accumulés devant Bordeaux : ils ont gâté une partie considérable du port. Leur amoncèlement successif a alarmé sur leur effet possible dans la suite.   M. Brémontier qui, par son système des dunes, a acquis tant de droits à la reconnaissance publique, a présenté des projets pour détruire ces sables et les envasements qu'ils ont occasionnés, et des travaux considérables ont été faits sur ses plans.     C'est pour ces amas de sables qu'on redoute les effets du pont. On craint qu'il n'en forme de nouveaux bancs, et que le port obstrué ne présente plus un fond suffisant pour y recevoir les grands vaisseaux, y compléter leur chargement en rade, et qu'ils puissent éviter sans danger aux marées.  Je ne crois pas ces craintes fondées ; je pense même qu'en joignant à l'exécution du pont, des travaux sur l'étendue de la rade, adaptés aux plans de M. Brémontier, mais rectifiés d'après les résultats de l'expérience sur les travaux déjà faits, le pont influera sur un meilleur état de la rade et sur l'enlèvement des sables qui lui nuisent.  Il paraîtra peut-être surprenant qu'étranger aux ponts et chaussées, j'ose émettre une opinion sur des matières pareilles ; mais longtemps administrateur des eaux et forêts de la Guyenne, j'ai dû me livrer à quelques études sur une partie qui y était essentiellement liée. Membre du conseil municipal de Bordeaux, et du conseil général du département pendant plusieurs années, j'ai du réfléchir sur un objet aussi important pour la ville de Bordeaux. Honoré de la députation de la Gironde au Corps Législatif, je considère comme un devoir de faire tout ce qui peut dépendre de moi pour me rendre utile à mes concitoyens et à l'Etat, et j'ai pensé que si je pouvais détruire les craintes qui paraissent s'élever, et donner au commerce de Bordeaux l'espérance pour l'avenir d'un meilleur état de la rade , qu'on devra aux bienfaits du héros qui nous gouverne, j'augmenterais chez mes concitoyens ces vifs sentiments de reconnaissance que nous lui devons déjà pour ce qu'il fait pour la ville de Bordeaux. Enfin, j'ai pensé que puisque M. Brémontier a daigné me communiquer ses plans, en discuter quelquefois les bases avec moi, je pouvais un peu, enorgueilli de ce témoignage de confiance, me permettre de donner de la publicité, à mes idées.  Tels sont les motifs qui me guident dans le travail, que j'entreprends ; heureux si je puis énoncer quelque vue utile qui aurait pu échapper aux ingénieurs si instruits, qui déjà s'occupent de ces ouvrages auxquels Sa Majesté daigne mettre un intérêt bien mérité.  Voici le plan que je me propose : je commencerai par quelques détails sur l'état actuel du lit de la rivière ; j'énoncerai les causes qui ont occasionné le mauvais état où il se trouve, les moyens que je crois les plus utiles pour y remédier, enfin l'influence que le pont peut y avoir, et les ouvrages additionnels qu'il nécessite.  La Garonne, ainsi que je l'ai déjà dit,reçoit dans cette longue étendue de pays qu'elle parcourt, depuis sa source aux Pyrénées jusqu'à son embouchure dans le golfe de Gascogne, les eaux d'une foule de petites rivières et de ruisseaux qui, traversant les terrains sablonneux des landes, y entraînent une énorme quantité de sable.       Sujette à des débordements fréquents qui tantôt fertilisent certains cantons par des dépôts de vases, tantôt ruinent des propriétés précieuses en les couvrant de sable, elle varie dans la position de son lit, suivant que les courants se portent avec plus de force d'un côté ou de l'autre.      S'il est démontré que les effets de l'action et de la réaction sont les principaux moyens mis en usage par la divine Providence, pour la marche de la nature, c'est surtout au mécanisme des eaux que ce principe s'applique ; toute sa théorie peut se borner à la connaissance exacte de la projection des angles, pour en calculer les effets, comme un bon joueur de billard les calcule pour l'appréciation de ses coups. L'eau qui trouve dans le cours d'une rivière une portion de son lit perpendiculaire, y coule sans attaquer aucun des bords.  Si dans un canal sinueux, elle frappe au contraire sur un des côtés, elle l'entame; et redoublant de force par l'opposition qu'elle éprouve, elle va battre sur le bord opposé, en y dirigeant un courant, qui s'y porte avec rapidité dans la direction de l'angle plus ou moins ouvert que lui fait décrire le point où elle a frappé et d'où elle est renvoyée.      C'est alors que ce courant, devenu divergeant, laisse les eaux en partie stagnantes au dessous du point où il a trouvé cette résistance qui lui a donné une nouvelle direction ; et les sables qui sont entraînés avec l'eau, se précipitant par l'effet de leur poids, dès qu'ils ne sont plus dans le tourbillon du courant, y forment des amas plus ou moins considérables qui donnent lieu soit à des atterrissements, soit à la formation des îles qui, presque partout, gâtent les rivières.  Il a été facile, d'après cet effet constant de, la variation des courants, d'acquérir la Connaissance de sa cause.  Il n'est donc pas douteux que c'est à une pareille variation dans la direction des courants de la Garonne que sont dus les amoncèlements des sables qui se sont faits devant Bordeaux. Les envasements en avant des quais ont été occasionnés, à leur tour, par ces amoncèlements des sables.  Il est nécessaire, pour se convaincre de cette vérité, de connaître la position de la rivière et la direction de ses courants.  Entre Cambes et Cadaujac, à deux lieues à peu près de Bordeaux, en remontant la .rivière, son canal extrêmement large et formant une espèce de bassin, se trouve tout à coup rétréci par une île considérable appelée de Lalande, propriété très-précieuse par la nature et l'abondance de ses produits.  Le courant qui prend dans ce canal étroit un degré de force proportionné à l'effet de son rétrécissement , et qui serait bien plus rapide encore, si un remous très-fort, formé à la pointe de l'ile, ne l'amortissait en le ramenant sur lui-même , va frapper avec force vers l'ouest contre une autre île située au dessous qui l'entame et qui le renvoie, par un angle très-ouvert du côté opposé, sur la pointe de l'allée de Latréne. Là il rencontre un quai ancien qui occasionne un nouveau remous, et qui, faisant diverger le courant, le fait porter par un angle assez aigu ; au sud-ouest, sur la côte de Bègles, qu'il longe dans une étendue assez considérable , jusqu'à ce que rencontrant au dessus du ruisseau dit l'Estey Majou [NDLR : un affluent de la Garonne passant à Talence], un avancement dont l'effet pour la nouvelle direction du courant a été fortifié par deux pontons que les glaces firent couler bas en 1789, il porte au nord-est vers la rive de Bouliac et Floirac, qu'il longe encore jusqu'à ce que trouvant, vers Trujey, de nouveaux quais qui présentent un point de résistance, il se dirige vers Bordeaux, et longe les quais depuis les salinières jusqu'à Bacalan, où se trouve l'extrémité du demi-cercle qui, prenant à l'Estey-Majou, forme le bassin demi-circulaire qui fait du port de Bordeaux la plus belle rade du monde, et donne à cette ville la plus belle des positions.   Telle est la direction des courants naturels de la rivière ; c'est leur divergence en sens opposés qui occasionne ces ensablements d'une partie de son canal, qui sont devenus si nuisibles au port de Bordeaux.  Au-dessous en effet du remous qui se trouvé au port de Latrêne, s'est formée, depuis environ quatre-vingts ans, une île dite de Dublanc, qui s'est successivement accrue dans l'espace où les eaux se sont trouvées stagnantes entre l'ouverture de l'angle que le courant décrit en portant de Latréne, sur Bègles, et revenant sur Bouliac.  Cette île est dans mon opinion la cause de tout le mal que les ensablements et les envasements font au port de Bordeaux.  C'est dans l'ouverture de l'angle opposé, formé par le courant, porté de Bègles sur Bouliac, et revenant sur la ville, que se trouve le grand banc de sable, appelé de la Manufacture ; enfin c'est dans l'ouverture de l'angle que forme encore le courant portant de la Bastide sur la ville, et de la ville sur l'Ormon[1], que se trouve le grand banc de sable des Queyries.  Ces bancs de sable s'élèvent et s'étendent dans l'hiver lorsque la force des eaux de la rivière amortit le courant du flot ou de la marée ; dans l'été, au contraire, lorsque le courant formé par la marée remonte contre la rivière avec toute sa force, il frappe à son tour sur ces bancs de sable qu'il amoindrit et dont il change en partie la position.  J'ai dit que le grand banc de sable de la manufacture avait été là cause del'envasement successif de la partie du port qui se trouve au dessous, et la preuve en est sensible. Il brise et amortit le courant dans les hautes eaux, il l'intercepte totalement lorsqu'elles sont basses. L'eau y est morte comme dans un étang, et le défaut d'agitation y fait déposer continuellement les vases dont l'eau de la Garonne est presque toujours chargée.  C'est ainsi que toute cette partie de la rivière qui prend depuis l'Estey-Majou jusqu'après la manufacture tout le long de laquelle étaient les chantiers de construction et les immenses magasins du quartier de la manufacture, où l'on tenait également autrefois les pontons qui formaient l'atelier pour le radoub des vaisseaux, s'est trouvée comblée du côté de la ville, et habituellement à sec à basse mer, et que cet envasement se prolongeant à mesure que les sables s'allongent, le même effet s'est fait sentir sur les quais de la Grave, et presque jusques à la place Napoléon , où l'on appuie la tête du pont.  Si dès le moment où l'on s'aperçût de cet envasement, une administration instruite en eût recherché les causes, il eût été facile d'y remédier, mais l'administration de la ville de Bordeaux, qui y avait le plus grand intérêt, changeant quasi annuellement par la nature de ses institutions, quoique formée d'hommes des-plus estimables, mais peu instruits sur ces matières, absorbés d'ailleurs par la police, et le contentieux de leurs fonctions, était peu propre à ces opérations.  La maîtrise des eaux et forêts, qui avait la police des eaux, n'en avait pas l'administration, c'est-à-dire, qu'elle était étrangère, à la proposition des mesures conservatrices, et à l'ordonnance et à la direction des travaux ; les intendants étaient chargés de cette partie , mais étrangers eux-mêmes pendant longtemps à la police des eaux, ils s'en occupaient peu, et les conflits perpétuels entre leur autorité et celle des grands maîtres, laissaient cette partie si essentielle livrée aux seuls soins de la nature.  Ce ne fut que vers 178 que la Jurade de Bordeaux et le commerce commencèrent à s'alarmer sur la progression de l'envasement des quais. On en attribua la cause à la position des pontons, et on les déplaça. Ce fut une erreur complète, au lieu de nuire ils s'opposaient au mal, car ils établissaient dans le chenal, où ils étaient placés, une espèce de courant, qui retardait le complément. On fit un prolongement des quais sur les dépôts de vase qui s'étaient formés en avant des quais anciens. Cet ouvrage, très-dispendieux, devint, bientôt inutile, et de nouveaux envasements: se formèrent au devant des nouveaux quais, comme ils l'avaient fait au devant des anciens.  Telle était la position des choses,lorsque l'administration des eaux, réunie, sous la direction des ponts et chaussées, mit M. Brémontier, alors ingénieur en chef du département de la Gironde, à même de s'occuper du port de Bordeaux.  Il sentit la nécessité de s'attacher principalement à détruire les sables qui encombraient une partie du lit de la rivière, il crut apercevoir un moyen assuré d'y parvenir, en rétrécissant son canal, de manière à donner au courant une force concentrée capable de les entraîner. Il proposa des plans au Gouvernement, et ils furent adoptés.  C'est en exécution de ces plans, que l'on a fait de fortes jetées en pierre dans la rivière, du côté de l'Est, en face du grand banc de sable de la manufacture. Il traça un plan d'avancement des quais, qui devait prendre à l'Estey Majou  et se prolonger jusque vers la place Royale, ouvrage qui a été en partie exécuté. Quelques forts éperons furent faits aussi du côté des Queyries : on attendait ce résultat de ces ouvrages, que par le rétrécissement de la rivière, les courants du descendant ou naturels, plus resserrés, attaqueraient les sables par le haut, tandis que ceux du flot, dirigés d'une manière plus particulière contre eux par les éperons des Queyries, les attaqueraient par le bas, et ainsi parviendraient à les détruire. Les effets n'ont pas répondu en entier à cette, attente. Les jetées faites en avant du côté de Floirac et Bouliac ont bien procuré de bons envasements dans leurs intervalles et rétréci la rivière ; mais faites perpendiculairement à la rivière, elles ont occasionné, soit au descendant, soit au flot, des remous sur chacune de leurs faces, qui, formant des contre-courants latéraux, ont amorti les courants principaux, et n'ont produit guère d'autre effet que de creuser la rivière à leurs bases.  Ces jetées ont donc fait du bien, mais ce n'est pas d'elles seules que l'on peut attendre l'enlèvement des sables, et par suite des envasements des quais et leur entretien en bon état.  Je l'avais pensé de même lorsque M Brémontier me fit l'honneur de me communiquer ses plans, j'eusse désiré des ouvrages plus simples, et qui, placés plus haut, eussent donné une direction plus perpendiculaire au courant sur les sables. M. Brémontier avait aussi l'idée de ces ouvrages, mais il ne les regardait que comme secondaires, lorsque je les considérais comme devant être principaux ; des changements que la nature a opérés me font croire plus fortement encore que c'est à ces ouvrages qu'il faudrait s'attacher.  Il est nécessaire d'entrer dans quelques nouveau détail pour démontrer la vérité de cette assertion.   On n'a pas perdu de vue que j'ai attribué au remous et au changement de la direction du courant produit par la pointe de l'allée de Latréne, la formation de l'île de Dublanc , et que cette île avait été à mes yeux, la cause du mal que la rade de Bordeaux a éprouvé.   Avant la formation de cette île, en effet, les courants suivant perpendiculairement le lit de la rivière, tombaient sur Bordeaux de toute leur force. Il y avait bien toujours un banc de sable entre Bordeaux et Bouliac, occasionné par la trop grande largeur de la rivière en cet endroit. Mais peu considérable par lui-même, il laissait un fort chenal entre lui et Bordeaux, et comme c'était dans cette partie que se trouvaient les pontons, il y existait toujours un courant assez rapide, qui empêchait les envasements des bords. La formation de l'île coupa le courant ; l'eau décrivit sur Bègles cet angle qui occasionna lui-même la réflexion d'un nouvel angle sur Bouliac. Le chenal ne recevant plus de courant direct, les sables l'envahirent, et les envasements furent, comme je l'ai déjà dit, la suite de la stagnation des eaux qu'ils procurèrent.  Peut-être eut-on pu alors éviter ce malheur «n faisant élever cet amas de sable de manière à former une nouvelle île. Des ouvrages peu dispendieux, quelques plantations eussent suffi pour en exhausser le sol, et l'on eût pu établir quelques ouvrages de tête qui, ramenant une plus grande quantité d'eau dans le chenal, l'eussent toujours conservé et même approfondi.   Il ne serait plus tems de songer à cette mesure. L'île Dublanc  s'est accrue par le prolongement de sa queue, et par un avancement dans son flanc ; et elle a produit dans la direction du courant un changement dont l'effet a été utile, et donne, selon moi, des notions positives sur ce qu'il faut faire pour obtenir l'enlèvement des sables de la manufacture.  Ce changement opéré dans la direction du courant a été de rendre l'angle qu'il décrivait de Bègles sur Bouliac beaucoup plus ouvert, ce qui a produit un double effet, d'abord de procurer l'envasement d'une partie du lit de la rivière du côté de Bouliac, et les eaux se trouvant ainsi portées vers le banc de sable , elles en ont fait descendre la tête beaucoup plus bas ; ensuite de rouvrir une partie du chenal qui longeait la rive de Bordeaux , qui déjà a été creusé de nouveau dans une grande étendue, et jusqu'au chantier de l'Etat, de manière à donner une communication facile aux bateaux vers les magasins : mais malheureusement n'ayant pas assez de force pour percer plus loin, elles ont coupé transversalement le banc de sable qu'elles ont ainsi séparé en deux. Les sables même de la tête se sont répandus plus bas en nappe, et occupant tout l'espace qui se trouve entre le canal du moulin de Sainte-Croix et la porte de la Grave, ils rendent presque sans service le quai de Sainte-Croix, celui de la Monnaie, et en partie, celui de la Grave, réparés à grands frais depuis 18o4.  Ces sables qui, en descendant ainsi, ont dégagé la rivière au dessous de l'Estey- Majou, eussent produit un effet bien plus malheureux en obstruant la partie inférieure bien plus précieuse, puisqu'elle se rapproche plus du centre de la ville, si on ne pouvait pas espérer de les détruire tout à fait. Il me paraît très-possible de le faire ; mais il est certain qu'il n'y a qu'un moyen d'y réussir. ; Ce moyen est de diriger les courants contre le banc de sable. L'usage des bateaux à mouvement, vulgairement appelés dans nos ports marie-salope, etc., ne seraient que de faibles palliatifs, et la moindre crue d'eau remplacerait bien vite les sables enlevés par ces moyens.  Il n'est donc pas (je le répète) d'autre moyen de détruire ce banc de sable, que de tâcher de ramener la direction des courants contre lui.  Si le gisement de l'île de Dublanc et la nature des angles qu'elle force le courant à décrire, rendent impossible d'y ramener perpendiculairement cette direction ; l'effet que le prolongement de l'île a produit, a prouvé qu'il est facile de diriger le courant contre le banc d'une manière oblique, mais toujours assez forte pour produire ce que l'on désire.  La nature nous a donc tracé la marche à suivre : c'est, de hâter le prolongement de l'île, en appuyant entre son extrémité et son avancement vers le flanc, quelques ouvrages, qui non seulement aidassent à de nouveaux envasements sur la rive de Bouliac, mais formassent à l'île même de nouveaux atterrissements qui se dirigeant vers le banc de sable en forme de queue Charron, y jetassent les courants.  Ce moyen me paraît aussi assuré dans son effet, qu'il me paraît facile dans son exécution.  Je suis bien éloigné de penser qu'il fût nécessaire que les ouvrages que je propose fussent des jetées en pierre comme celles que les ingénieurs des ponts et chaussées ont fait exécuter d'après les plans de M..Brémontier, ou même appuyés par des carcasses de bateaux chargées ; de simples épis en fascines de pins ou de saules, soutenues par des piquets et garnies de branches de saules au dessus, formeraient un ouvrage peu dispendieux, et dont l'effet serait beaucoup plus prompt. Une année seule suffirait non seulement pour exhausser le terrain sur lequel les ouvrages seraient établis, mais même pour procurer un atterrissement fortement prolongé dans la direction nécessaire.  Il serait possible que quelques petits ouvrages sur la côte de Bègles fussent utiles pour aider les épis, mais je ne crois pas même à leur nécessité.  Je soutiens que des épis ainsi construits, produiraient le double avantage, qu'en éloignant le courant de la rive de Bouliac, ils augmenteraient rapidement sur toute cette partie les atterrissements qui s'y forment déjà, et ils rempliraient ainsi le but essentiel de rétrécir la rivière ; et de l'autre côté, portant les eaux avec force sur le banc de sable, ils assureraient son entière destruction.  J'ai établi que le banc de sable était la cause de l'envasement formé au devant des quais, et on ne peut pas douter que ces envasements ne suivissent le sort du banc de sable. La portion du chenal creusé de nouveau par la seule force de l'eau, depuis l'Estey-Majou jusqu'au chantier de l'Etat, et à une profondeur telle qu'un ponton anciennement coulé bas dans cette partie est entièrement dégagé des vases qui l'environnaient, est une preuve complète de cette assertion.  On pourrait, je pense, en hâter encore l'effet, même à bien peu de frais.  J'ai rendu compte que l'eau, qui n'avait pu vaincre la résistance des envasements pour continuer à creuser le chenal qui longeait le port devant la manufacture, que jusqu'au moulin de Sainte-Croix, s'était formée une défuite contraire à sa pente naturelle, en coupant le banc de sable quasi transversalement, et il serait possible que l'état de l'embouchure du canal du moulin eût influé sur cet état de choses.  Je crois donc qu'un fossé qui prendrait les eaux du chenal au point où elles se détournent, et leur présenterait un moyen de défuite en ligne perpendiculaire en longeant les quais, opérerait un effet infiniment prompt pour creuser le chenal dans son entier. Ce fossé, qui n'aurait pas plus de 2oo mètres de longueur, et qui n'aurait pas besoin d'être de plus de 3 à 4 mètres de largeur, ne serait pas très-coûteux.  On dira peut-être que les eaux ne pouvant attaquer les sables que par l'effort d'un courant porté d'une manière oblique, il ne s'opérera qu'un déplacement, et qu'ainsi qu'ils ont déjà commencé, ils descendront plus bas, et que, cessant d'obstruer le lit de la rivière vers Sainte- Croix , la Monnaie et même la Grave, ils viendront l'obstruer au dessous.  On ne peut pas se dissimuler, que cette objection est fondée, et je ne doute pas que si le pont n'était pas fait, le passage de la Bastide, dans un espace de temps plus ou moins long, serait intercepté par le banc de sable, que le changement naturel qui s'opère dans la rivière prolongerait jusqu'à lui, mais je soutiens que le pont évitera non seulement ce désastreux événement, mais qu'il aidera même à la destruction entière du banc de sable et des envasements qui se sont formés en avant des quais.  Les travaux faits pour les culées du pont fixent d'une manière positive sur la position qu'on veut lui donner.  Placé en face de l'arc Napoléon, à l'endroit où est établi le passage, il ne suit pas une exacte perpendiculaire, et une ligne un peu oblique le coordonne avec la direction des courants : c'est le point où la rivière est le moins large, et elle s'y trouve encaissée entre les quais du côté dé la ville, et le quai du passage et les parapets qui s'y joignent à la droite et à la gauche du côté de la Bastide. Sa largeur, calculée des bases d'une culée à l'autre, est de 527 mètres 20 centimètres. C'est déjà l'endroit où les courants du jusant et du flot se font sentir avec le plus de force ; et la raison en est simple, c'est que le lit de la rivière étant beaucoup plus large en amont et en aval, son rétrécissement dans cette partie leur donne plus de rapidité.  On pense que l'établissement du pont doit se former de vingt et une piles en pierre, laissant entre chacune d'elles une ouverture de 2o mètres de largeur pour le passage des bateaux. La dimension des vingt et une piles devra donc être, dans cette proportion, d'environ 5 mètres d'épaisseur, sur une largeur d'environ 16 mètres.  En supposant le pont bâti sur ces dimensions., le lit de la rivière se trouvera rétréci dans sa largeur de 107 mètres, et en multipliant l'épaisseur et la longueur des piles l'un par l'autre, on trouve qu'elles occuperont, dans le canal, un espace de 8o mètres cubes par pile, qui, sur les vingt-une piles, formera un total de 1,68o mètres cubes, le tout par mètre de hauteur, et ainsi de suite, dans la proportion de la graduation de la profondeur qui ne peut être exactement connue; ce qui doit de toute nécessité occasionner un refoulement et une pression de l'eau dans une égale proportion. Il est donc certain que, dans tous les temps, il y aura entre les piles du pont, soit au descendant, soit au montant, un courant très- rapide ; mais c'est surtout dans les mois d'août, de septembre et d'octobre, et lorsque la maigreur des eaux de la rivière n'oppose presque pas de résistance aux courants du flot, que leur effet sera terrible.  Ceux qui connaissent les mouvements de la marée dans la Garonne et la Dordogne, ne peuvent considérer , sans étonnement, cette énorme masse d'eau qui, pressée par des causes que la physique croit avoir démontrées, et dont la divine Providence qui les a livrées aux disputes des hommes, s'est peut être réservée à elle seule, la connaissance absolue : roulant avec la rapidité d'une flèche, sur une épaisseur de plusieurs pieds , et entraînant tout ce qui .se trouve devant elle, forme ce qu'on y appelle le mascaret ; et dans l'espace de cinq heures y monte de 16 à 2o pieds de hauteur. Il est reconnu que la rapidité des courants que ces marées forment, est au moins égale à celle des courants des plus fortes crues d'eau.  Ces courants marchant d'un front égal sur toute la largeur de la rivière, venant à rencontrer les piles du pont contre lesquelles ils briseront, devront, en s'engouffrant dans leurs intervalles y produire un mouvement de rapidité dont il est facile de concevoir l'intensité, et qui, soit par l'effet des renions nécessairement produits par leur choc, soit par leur rapidité même, doivent nécessairement creuser au loin tout ce qui se trouvera dans leur direction.  Tel est l'effet que je suis convaincu qu'ils feront sur le banc de sable de la manufacture : attaqué dans sa partie supérieure par la direction que les épis proposés donneront à l'eau; entraîné dans sa partie inférieure par les courants dirigés par le pont, il est impossible qu'il en demeure vestige, et que toute cette portion de la rivière , creusée de nouveau dans toute la profondeur de son canal, n'offre une rade commode aux barques qui s'y placent, des moyens faciles de débarquement le long des cales, pour aboutir aux magasins, et la même facilité qu'elle présentait autrefois pour mettre à l'eau les vaisseaux construits sur les chantiers, qui sont établis sur ses bords.  En convenant de cet effet sur le banc de sable de la manufacture, qu'il me paraît difficile de pouvoir contester raisonnablement, on dira peut-être encore qu'il est à craindre que les sables mis en mouvement au dessus du pont, ne descendent au changement de marée, et que venant à se réunir au banc de sable des Queyries, ils ne procurent, pour les Chartrons, les mêmes inconvénients qu'ils occasionnent à la manufacture.  Je sais bien qu'il faudra que les sables déplacés se reposent quelque part ; mais une partie repoussée par le courant du flot, ira certainement augmenter les atterrissements de l'ile Dublanc, et de Bouliac et Floirac. Je pense aussi qu'il s'en réunira une partie au banc de sable des Queyries ; mais quoique ce banc de sable soit nuisible à la navigation, qu'on puisse dire qu'il gâte cette partie de la rivière. Son effet ne peut pas être dangereux pour les Chartrons, quand même la continuation du magnifique ouvrage de l'encaissement du port, commencé en descendant vers les Queyries, à titre de chemin du hallage, n'aurait pas lieu, et si on donne à ce travail la suite proposée jusqu'à L'Ormon (Lormont- ndlr) , comme on doit l'espérer ; le banc de sable des Queyries, également détruit, laissera toute la rade absolument dégagée dans le meilleur état possible.      Reprenons ces assertions pour les appuyer sur des preuves.  On ne doit pas craindre qu'il se forme d'amas de sable entre le pont et le point du centre du demi cercle qui forme la rade de Bordeaux} on ne peut pas douter, en effet, que les courants du descendant n'opèrent en aval du pont dans tout cet espace où leur direction surtout se trouve perpendiculaire, le même effet que ceux du flot doivent opérer en amont.  On peut déjà juger de leur effet par celui que la portion de l'encaissement fait à l'entrée des Queyries, a produit ; les courants, concentrés dans cet espace plus resserré ont beaucoup fait descendre le banc de sable, et la même chose s'opérant à mesure que l'on continuera l'encaissement, la rade s'en trouvera absolument dégagée. Mais en attendant, l'exhaussement même de ce banc de sable, ne peut pas être nuisible aux Chartrons, parce qu'il est impossible qu'il ne demeure toujours le long de ses bords une passe suffisante ; tout l'effort du courant tombe sur cette partie du port, et il s'y opposera toujours à tout envasement de toute espèce.                                                                                                       Le pont de pierre en 1830     

Encore une objection.     

Le courant se trouvant resserré entre les arches du pont, tout son effort se fera dans la direction de leur ouverture ; mais par cela même, les eaux seront stagnantes au dessous des piles où il sera intercepté de toute leur largeur, et alors, d'après les principes établis sur la cause de la précipitation des sables, il devra s'en former au pied de chaque pile, des amas qui devront se prolonger dans leur direction, jusqu'au point où, par la réunion des courants, les eaux cesseront d'être mortes.    Cette objection, qui est très-forte pour motiver la crainte des ensablements de la rivière, au-dessous du pont, se trouve détruite par l'effet que doit produire le double courant qui s'y fait sentir. Si la Garonne n'avait que le courant, produit par la pente naturelle de ses eaux, ou du descendant, les amas de sable que l'on craint au dessous des piles devraient, sans contredit, se former ; mais le courant du montant doit de son côté nécessairement empêcher qu'ils s'y accumulent. Si les eaux doivent en effet se trouver mortes an dessous des piles, lorsque le courant vient du haut, elles devront s'y trouver extrêmement agitées, lorsqu'il vient du bas. Le choc de l'eau contre les piles doit la faire retourner en arrière, comme une balle poussée par une main vigoureuse contre une muraille, en est renvoyée avec plus de force , et produire ainsi des remous qui, englobant dans leur tourbillon l'intervalle des piles entre les deux courants des ouvertures, s'opposeront , par l'effet de ce tourbillon à toute espèce d'amas dans toute l'étendue de leur circonférence.      Revenons au banc de sable des Queyries ; il est certain qu'on ne peut espérer la destruction de ce banc de sable que de la continuation de l'encaissement commencé ; mais cet ouvrage doit nécessairement l'opérer.  La formation de ce banc de sable est, comme je l'ai dit, due à la direction du courant, qui, frappant du côté de Bordeaux, laisse un angle extrêmement ouvert du côté des Queyries où le lit de la rivière présentant une largeur presque double de celle qu'il a au point où l'on bâtit le pont, l'eau s'y trouve presque stagnante; cause naturelle d'une prompte précipitation des sables.  Il entrait dans les plans de M. Brémontier, perfectionnés sous ce rapport par ses successeurs, de rétrécir dans cette partie le lit de la rivière, et deux fortes jetées, faites en ayant, ont déjà produit, beaucoup d'effet pour former des atterrissements ; mais ces atterrissements tous seuls  quelqu'utiles qu'ils soient, n'opéreront jamais les résultats que l'encaissement peut produire. Ce n'est que des courants de flot que l'on peut attendre la destruction de ce banc de sable, qui s'élève tous les hivers, et éprouve tous les étés par l'effet de ces courants une diminution considérable.  Le courant de flot porte dans cette partie de la rade, dans une direction presque inverse à celle du courant de jusant. Celui-ci frappe du côté des Chartrons ; celui du flot, au contraire, repoussé par la pointe de Bacalan, porte sur les Queyries. On le voit dans les mois d'août, septembre et octobre, sillonner profondément les envasements que l'hiver y procure, et mêler à ses eaux des tourbillons des sables qu'il enlève sur le banc ; mais à mesure que les eaux du montant s'élèvent, elles perdent dans cette partie beaucoup de la rapidité de leur courant, parce qu'elles se répandent en nappe sur les fonds des Queyries extrêmement aplatis, et qui par cette raison, ne peuvent être utilisés qu'en plantations de saules.  Si la rivière était encaissée dans cette partie et que les eaux fussent ainsi contenues dans un lit plus rétréci, le courant, au lieu de s'affaiblir comme il fait lorsqu'elles se répandent sur une plus grande surface, serait au contraire renforcé par la réunion de leur masse, et il n'est pas douteux qu'il ne procurât cet effet, de nettoyer et d'approfondir même son canal dans toute l'étendue de la rade.  A la vérité, la rapidité des courants procurés par cette réunion des eaux, exigera les soins d'une police bien active dans le port pour éviter qu'il n'y arrive dé fâcheux événements. Ils devront porter sur la distribution des distances des vaisseaux entre eux, pour que la circulation dés bateaux puisse s'y faire sans danger ; sur la défense d'en amarrer plusieurs ensemble, afin de ne pas augmenter la résistance de leur effort contre le courant ; enfin, à une inspection régulière de la bonté de leurs ancres et de leurs câbles, pour la solidité de leur tenue.      On a vu plusieurs fois que des vaisseaux, frappés par l'impétuosité du courant, chassaient sur leur ancre qui dérapait ou dont le câble se cassait, s'en allaient en dérive. Jetés les uns sur les autres, ils en entraînaient un grand nombre dans cette espèce de débâcle.  Si un pareil événement arrivait, les suites ne pourraient en être que bien désastreuses, soit que, portés sur la charpente du pont dans l'intervalle des travées, ils y procurassent un dommage qu'il est difficile de calculer d'avance, soit que, venant à frapper contre les piles, ils fussent coulés bas par l'effet de leur choc.  Il est nécessaire de prévoir ces accidents, pour tâcher de les éviter par des mesures sévères de police, et chercher d'avance les moyens de diminuer leur effet, si on ne peut pas prévoir la possibilité de s'y soustraire en entier.  Nous devons espérer que cet encaissement de la rivière, commencé près de la Bastide, sera continué dans toute l'étendue du port. Cet essai fait voir quel heureux résultat il doit produire pour la rade, quand même on se bornerait à le continuer de la même manière ; mais on doit s'attendre, on peut le prédire, que de grandes améliorations dans les points de vue qui l'ont fait entreprendre, lui donneront un bien plus grand degré d'utilité.      On ne peut pas voir les belles levées de la Loire, sans désirer qu'elles servent de modèle aux travaux à faire sur les rives de la Garonne, tout le long des Queyries. Combien d'avantages présenterait, en effet, une grande route de cette espèce, qui, longeant les bords de la rivière, se rendrait, de Lormont à la Bastide. La facilité des communications avec le pont de tous les bords de la Garonne, depuis le Bec-d'Ambés, la salurité de l'air des Queyries, l'augmentation de leurs productions et la facilité de leurs débouchés ; enfin un magnifique point de vue pour Bordeaux et l'agrément des promenades qu'on peut établir, en serait la suite.  Il est nécessaire d'entrer dans quelques rapides détails pour développer les motifs dont je viens de tracer l'aperçu.     Le vaste pays, connu sous le nom d'Ambès, et du Montferrand, qui contient une nombreuse population, n'a pour moyen de communication avec Bordeaux, d'un côté, que la rivière qui quelquefois présente des dangers dans des mauvais temps, et inspire à une grande quantité d'individus, à des femmes surtout, un sentiment de crainte qui fait qu'ils ne s'en servent qu'avec beaucoup de répugnance.      D'un autre côté, des chemins presqu'impraticables, au travers des marais, pour aller chercher au loin la grande route de Paris, qui conduit à Lormon ou à la Bastide.  Enfin, sur les bord de la rivière, un trottoir commode, qui peut, à pied et même en partie à cheval, conduire jusqu'à Lormon ; mais là se rencontrent les palus de Queyries, dont les bords aplatis sont submergés toutes les marées.  Ces palus sont traversés, dans leur centre, par un chemin impraticable dans l'hiver et dangereux dans l'été, à raison des exhalaisons des marais qu'il longe, dans toute son étendue, et à une distance plus rapprochée du bord de la rivière, par un sentier appelé, avec bien de la raison, le Petit chemin, destiné, par son origine, au passage des seuls gens à pied.  On peut donc dire que les communications sont interceptées entre Lormon et la Bastide; et pour aller à Bordeaux, il faut ou traverser la rivière à Lormon, pour gagner les Chartrons ou remonter, en quadruplant son chemin, à l'embranchement de la grande route de Paris à Bordeaux, pour venir joindre le passage de la Bastide.  Beaucoup de monde répugne à traverser à Lormont, parce que le passage est peu fréquenté, se trouve souvent servi par des matelots peu dignes de confiance ; que d'ailleurs le passage y est difficile, à cause d'un banc de sable qui s'est formé par son travers, depuis que le vaisseau le Tigre a coulé bas dans cette partie ; enfin, que le contour du demi-cercle à parcourir le long des Chartrons, allonge beaucoup pour arriver au centre de la ville.  Ces raisons ont engagé une grande partie des habitants de l'Ambès, du Montferrand et de Lormon à continuer leur route jusqu'à la Bastide, au travers des Queyries, en se servant du petit chemin ou sentier destiné au passage des seuls piétons.  Il en résulté de graves inconvénients. Ce chemin, qui est la seule communication pour un grand nombre de propriétés, est rendu impraticable par le passage des chevaux. Il est si étroit entre des murailles et de profonds fossés, que les gens à pied y sont exposés à des accidents, qui plusieurs, fois y ont fait défendre le passage des chevaux.  Voilà de grands motifs, sans doute, pour qu'un large chemin, établi le long de la rivière, fasse disparaître ces inconvénients, qui seront bien plus sentis encore, lorsque le pont, étant fait, il deviendra le point central du passage de la rivière, que viendront joindre de tous les côtés les gens pour qui la traversée par eau d'une rivière aussi large, est un sujet d'une grande terreur.  La position des Queyries l'exigerait également. On entend, sous le nom des Queyries, cette portion de la commune de Cenon-la- Bastide, qui, placée entre la grande route de Paris, la côte du Cipressa et Lormon, forme ce vaste bassin qui se trouve en face de Bordeaux, depuis la Bastide jusqu'à Lormon.  On peut la diviser en trois parties, une qui borde la côte , forme un marais dont les exhalaisons occasionnent fréquemment une nombreuse mortalité parmi les habitants de la commune de Cenon ; l'autre, qui est la partie du milieu, produit ces Vins renommés par leur couleur  qui , peu potables dans leur jeunesse, acquièrent, en vieillissant et surtout par leur transport sur mer, une qualité qui les égale aux grands vins de Bordeaux, et qui, presque les seuls propres aux voyages du plus long cours, ont encore la propriété de renouveler la qualité des vins de Grave ou de Médoc, qui commencent à s'altérer, de se prêter au mélange qu'exige le travail des vins pour l'Angleterre, et de leur communiquer une sève et un goût de violette qui lui est propre ; ce qui le fait appeler le médecin des autres vins.  Enfin la troisième partie est celle qui borde la rivière ,et qui, habituellement submergée , ne peut être utilisée qu'en plantations de saules, dont l'ombrage entretient une humidité nuisible à la salubrité de l'air. Les propriétés y sont extrêmement divisées ; elles étaient autrefois dans la classe des plus précieuses de la Gironde, et le prix de l'arpent y allait jusqu'à six mille francs.     Les propriétaires n'y ont d'autre moyen de transport, pour leurs denrées, que la rivière ; et les envasements qui se sont formés sur les bords, et qui ont été augmentés par les jetées, qui ont été faites, rendent les abords très-difficiles. On ne peut plus y aboutir aux marées ordinaires, il faut attendre celles de la pleine ou nouvelle lune ; et, après avoir chargé un bateau qui échoue sur la vase, il faut attendre encore que la marée suivante vienne le mettre à flot pour le faire sortir, ce qui double les frais. Un chemin sur le bord de l'eau, qui faciliterait le transport des denrées pour ce canton y serait, donc indispensable ; ce chemin formerait une chaussée qui, en préservant les fonds qu'elle enclaverait, des eaux qui les submergent, rendrait à une agriculture plus utile tous ceux qui y sont plantés en saules. Le pays, dégagé de cette constante humidité, serait assaini, et la production de ces vignes précieuses, à qui cette humidité procure des gelées habituelles, en serait plus assurée.  Mais quel magnifique point de vue offrirait à Bordeaux cette chaussée parallèle à son port ! En l'ornant d'un double rang d'arbres, elle présenterait pour ses habitants, à la sortie du pont, une promenade délicieuse sur les bords  de la rivière.  Il ne faut pas croire que cet ouvrage devint extrêmement coûteux ; l'encaissement indispensable pour le nettoiement de la rade, et qui en formerait le revêtement extérieur, serait l'objet le plus dispendieux ; et déjà Sa Majesté a appliqué à cet ouvrage le produit du droit de demitonage (?), qui en tems de paix,produira des sommes suffisantes pour y fournir. Le lest des vaisseaux que le commerce appelle à Bordeaux, donnera beaucoup de matériaux pour les remblais de la chaussée, et on pourrait exiger du propriétaire de contribuer au revêtement intérieur, à raison du grand avantage qu'il y trouverait.  On ne peut pas se dissimuler d'ailleurs que cet ouvrage devient forcé par la bâtisse du pont, qu'il en est une suite nécessaire et on peut dire le complément.  Il est plus que probable que tous les bords de la Garonne, du côté des Queyries, s'orneront dans la suite d'édifices qui formeront un quartier , qui devra être illustré en portant le nom immortel du Héros à qui Bordeaux devra un pont considéré jusqu'à ce moment comme impossible ; ils présentent la plus grande facilité pour y établir des chantiers de construction si quelque difficulté d'un passage sous le pont, pour de gros vaisseaux, faisait qu'on fût obligé d'abandonner les chantiers du quartier de la manufacture ; peut-être même pour y construire des bassins si utiles pour le radoub des vaisseaux, et dont la formation dans les parties les plus basses rentrait dans les plans de cette compagnie, qui, vers le commencement du règne de Louis XVI, proposait l'établissement d'un pont de bateaux devant Bordeaux.  On ne peut songer d'obtenir aucun de ces avantages, que lorsque la rivière étant concentrée dans un canal encaissé, il sera possible de bâtir sur les fonds qu'elle inonde dans ce moment.  La route que je propose formerait les quais que ces nouvelles bâtisses nécessiteront au devant d'elles; et peut-on douter que Sa Majesté ne daigne vouloir faire jouir par la formation de cette route, la génération présente des avantages qui doivent en être la suite, et qu'elle se contente de les réserver pour nos descendants?  Quels sentiments de reconnaissance les bienfaits de cette route, faite le long des Queyries, ajouterait encore à ceux qu'inspire la construction du pont.  Le nom de Napoléon s'unissant à ces monuments, qui seront immortels comme lui, perpétuera le souvenir que c'est à lui qu'on les doit, et ce nom sera béni jusqu'à nos derniers neveux.  Si les chaussées de la Loire, ouvrage de Frédégonde et de Brunehaut, dont les crimes ont rendu les noms exécrés dans l'histoire, ont laissé cependant des souvenirs de reconnaissance dans le cœur des fortunés habitants des bords de ce. fleuve, qui ont leurs propriétés préservées, par leur moyen, des dévastations du débordement de ses eaux, qu'en sera-t-il donc des souvenirs que Napoléon attachera à des monuments aussi grands et encore plus utiles eux qui rappelleront toujours que les vertus de l'héroïsme militaire furent réunies en lui à celles du législateur et à l'amour de son peuple , et qui fixeront le commencement de ces immortels ouvrages, à l'époque où la naissance du Roi de Rome le rend le plus heureux des pères, comme il est le plus grand des Monarques. 

DUFORT.

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