Bordeaux Aquitaine Marine

Chantiers et Ateliers de l’Océan (Arman) en 1864

Extrait du «Monde Illustré» du 26 novembre 1864

Les forges et chantiers de la Méditerranée ont depuis longtemps pris place dans notre publication ; nous allons faire connaître aujourd'hui les Chantiers et ateliers de l'Océan, société nouvellement formée, dont la constitution unit les chantiers de Bordeaux, appartenant à M. Arman, député de la Gironde, aux ateliers de machines du canal Vauban, dirigés par M. Mazeline, avec établissements succursales, pour les constructions maritimes à Ajaccio, et pour les forges à Rouen (anciens ateliers Laubenière). Le port de Bordeaux est, entre tous, un port de constructions maritimes ; ses constructeurs ont acquis depuis longtemps une juste renommée, et les noms des Courau, des Guibert, des Chaigneau, des Bichon, des Lestonnat et de bien d'autres sont inscrits dans l'histoire industrielle et commerciale de ce port, qui tientlui- même une si grande place dans les relations commerciales de la France. Le premier établissement de M. Arman, qui est lui-même un petit-fils de Courau aîné, ancien ingénieur de la marine et constructeur à Bordeaux, était situé à Sainte- Croix, sur les quais même de la ville. C'est là qu'au milieu des vicissitudes ordinaires du commerce et de l'industrie, il s'est lentement développé et agrandi en importance et en réputation. Ces chantiers se composent de deux emplacements distincts, contenant neuf cales de constructions couvertes, un atelier de forge et de chaudronnerie, et les bureaux du siège principal, à Bordeaux, de la compagnie des Chantiers et ateliers de l'Océan. Le moment était admirablement choisi pour une visite, et nous avons trouvé en pleine construction dans ce chantier plusieurs batteries flottantes en fer de dix canons pour la marine française, entr'autres l'Embuscade, le Refuge, la Protection et l'Imprenable ; Une frégate à vapeur de douze canons, ainsi qu'un aviso de six canons, pour le bey de Tunis. Une petite flotte, ma foi, et qui ferait envie à plus d'une puissance d'Europe. Les chantiers de Sainte-Croix occupent au moins trois cents ouvriers charpentiers, perceurs, calfats, menuisiers et scieurs de long, et quatre cents ouvriers forgerons, tôliers, ajusteurs et manœuvres. Trois machines à vapeur mettent en mouvement les outils de l'ajustage et de la tôlerie, plus une scierie et une machine à raboter. Après avoir progressivement développé ces premiers établissements, dans lesquels, depuis 1849 jusqu'en 1860, ont été construits plus de cent navires à voiles ou à vapeur, de guerre et de commerce, représentant une valeur de près de quarante millions, M. Arman conçut le projet d'amener à Bordeaux l'exécution des paquebots transatlantiques. Dans ce but, il résolut de créer à Bacalan un arsenal maritime commercial, où se trouvaient réunies toutes les facilités possibles pour la construction et la réparation des navires, et entreprit cette création de concert avec MM. Péreire. Malheureusement pour Bordeaux, les combinaisons de ces puissants financiers les conduisirent à d'autres résolutions ; un constructeur anglais entreprit toute la fourniture des paquebots des lignes des Antilles et de celles des États- Unis, et la lettre de loi se trouva suffisamment vêtue par la création à Saint- Nazaire d'un nouveau chantier de construction, au nom de M. Scott, de Greenock. Ces résolutions furent non-seulement regrettables pour l'industrie bordelaise, mais elles froissèrent vivement l'amour-propre national. Effectivement, il ne paraît pas logique d'aller demander à l'étranger des matériaux pour lui faire concurrence, à moins qu'on ne soit dans l'impossibilité de les trouver dans son pays. C'est là un aveu d'impuissance qui serait humiliant s'il était véridique, et qui, dans la circonstance, avait l'air d'avouer que le secours des Anglais était indispensable pour toute grande entreprise. M. Arman eut plus de succès vis-à-vis de la compagnie des services maritimes des Messageries Impériales. Cette grande compagnie lui confia l'exécution des paquebots-poste : la Saintonge, l'Aunis et le Godavery, et, malgré l'abandon de MM. Péreire, il garda seul les ateliers de Bacalan et jeta résolument, de concert avec la gérance de la société Mazeline, les bases de la société des Chantiers et Ateliers de l'Océan. Peu de temps après, cette société se fonda au capital de douze millions, sous le patronage de la Société générale de Crédit industriel et commercial, par la réunion des établissements de Bordeaux à ceux de MM. Mazeline et Ce, du Havre. Les chantiers et ateliers de Bacalan se composent, rue de Lormont, d'un vaste établissement de forges et de construction de machines : son outillage est complet ct il est en mesure de produire à la fois pour la marine et pour les chemins de fer. Il se compose de forges avec marteaux-pilons, de fours à réchauffer pour fabriquer le fer ; d'une fonderie ; d'un vaste atelier d'ajustage avec tous les outils de précision, d'une chaudronnerie importante ; et enfin d'un atelier de modèles de menuiserie et poulierie. Cet établissement communique avec le fleuve, et une puissante grue élévatoire placée sur un avant-pont facilitent, à l'extrémité d'un chemin de fer, l'embarquement et le débarquement des plus forts colis. A peu de distance, entre la rue de Lormont et la rive du fleuve, se trouvent placés les chantiers de construction qui peuvent mettre sur leurs cales douze navires à la fois. Nous y avons visité en ce moment : La frégate italienne cuirassée, de 700 chevaux : l'Ancona ; La batterie-bélier cuirassée, de 300 chevaux : le Chéops ; et l'aviso rapide, le Renard, construit d'ordre de l'empereur sur les plans du capitaine de frégate Béleguic. Le chantier est sillonné de voies de fer qui font circuler les matériaux entre les cales des navires, et une puissante scierie dispose les bois pour le travail des ouvriers. Un vaste atelier de forges et de tôlerie à trois grandes nefs, réunit tout un outillage pour les constructions de fer, ce sont : Les fours à réchauffer le fer ; Les forges ; Une ingénieuse machine à cintrer ; Les plaques de gabariage pour les membres des navires en fer ; Une machine à raboter, une autre à ployer les cornières, une série de cisailles, poinçons, machines à fraiser et à tarauder, emplissent sans confusion ce vaste établissement, et sont mis en mouvement par une machine à vapeur qui agite incessamment la forêt de courroies qui transmettent la vie à tous les organes de l'outillage. Enfin, en s'approchant de la rivière, la berge se trouve garnie d'un ingénieux appareil de halage sur lequel deux, trois et même quatre navires, sont mis à sec simultanément et tirés de l'eau en travers, sans subir la moindre secousse et la moindre fatigue. Cette cale de halage rappelle le système de mise à l'eau du Great- Eastern, par l'ingénieur Brunel ; mais la gigantesque et dispendieuse opération anglaise est réduite à sa plus grande simplicité dans l'appareil de halage des Chantiers et ateliers de l'Océan, et presque journellement un navire en descend, et un autre y remonte à la même marée. Ces chantiers présentent donc le spectacle intéressant de la vie maritime dans toute son activité, et l'on sent circuler autour de soi, en parcourant ces vastes établissements, une pensée intelligente qui semble animer la matière et inspirer aux ouvriers autant d'émulation qu'elle leur procure de bien-être. Les trois ateliers de Bacalan, destinés à satisfaire aux besoins les plus variés de l'industrie des constructions navales, occupent en ce moment environ quatre cents, ouvriers charpentiers, perceurs, calfats et scieurs-de-long, et six à sept cents ouvriers forgerons, tôliers, ajusteurs ou manœuvres. Le quartier lui-même qui entoure le chantier se transforme sous son influence bienfaisante, les rues se percent, les maisons se bâtissent en quantité et une population nouvelle accourt s'y fixer. C'est pour la ville de Bordeaux un véritable bienfait que la création de ces importants établissements. La batterie bélier cuirassée, le Sphinx, dont nous reproduisons différentes vues, a pour but de réaliser les avantages suivants : Être à l'abri des coups portés par l'artillerie ordinaire des plus forts navires. Pouvoir les atteindre et les pénétrer, par le choc, au moyen de son éperon et par les puissants projectiles de son artillerie. Naviguer à la fois dans les mers, les rivières, et sur les hauts fonds que le grand tirant d'eau des frégates leur rend inaccessibles. Enfin être animé d'une vitesse convenable qui permette de poursuivre et d'atteindre les bons marcheurs, et de donner aux coups de l'éperon une force irrésistible. L'épaisseur de la cuirasse et les combinaisons savamment calculées des plaques avec les parties obliques du navire remplissent le premier but. Le navire est armé de trois pièces Armstrong ; la première, de 300 livres, est placée dans la tour de l'avant. Ses effets, à courte portée, sont irrésistibles pour les plus forts blindages. Les deux autres canons, de 70 livres, sont placés dans la tour de l'arrière. Leur portée est longue, et ils sont préférables aux pièces de 20 qui arment généralement nos navires. L'éperon est placé sous l'eau, à une profondeur suffisante pour atteindre les navires cuirassés au-dessous de la partie protégée par le blindage. Il est en acier fondu, c'est un travail à lui seul remarquable. L'arrière du navire porte deux étambots, deux hélices et deux gouvernails. Cette combinaison permet de donner à chaque hélice un plus petit diamètre que si une seule hélice servait de moteur. Il en résulte un plus faible tirant d'eau. La machine peut mouvoir les deux hélices en sens contraire, et obtenir ainsi une évolution du navire presque sur place, ce qui est une qualité précieuse dans bien des cas où la place peut manquer. Enfin les formes de la carène, jointes à la puissance de la machine (300 chevaux), assurent au navire une marche de neuf nœuds environ, ce qui n'est généralement dépassé que par les navires tout à fait sacrifiés à la marche. A. H ERMANT.

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