Bordeaux Aquitaine Marine

Bordeaux, marché national de la morue

par Louis Papy  (extrait des Annales de Géographie - Année 1942- Volume 51 - numéro 286)
                        Bordeaux ne fut jamais, au temps de l'Ancien Régime, un grand port d'armement pour la pêche à la morue, et il n'envoya que rarement des navires à Terre-Neuve. Ses armateurs manquent de marins et doivent embaucher, les rôles d'équipage en font foi, côte à côte avec les paroissiens de Saint- Michel et de Saint- André de Bordeaux, des Basques, des Bretons, des Saintongeais (1). Le grand commerce océanique est plus lucratif. Les commerçants bordelais, les armateurs israélites ou étrangers fixés dans la capitale de la Guyenne préfèrent au périlleux armement à la grande pêche le trafic des produits des Isles, coton, café, sucre, indigo. Les Antilles font la richesse du Bordeaux du XVIIIe siècle. On laisse Terre-Neuve à d'anciens ports, bretons, normands et basques, plus riches en matelots et plus pauvres en capitaux, moins bien pourvus d'arrière-pays, donc moins bien placés pour le grand trafic des produits tropicaux. S'il n'arme pas pour la pêche lointaine, Bordeaux reçoit cependant de grosses quantités de morues. Dès le XVIe siècle, Bretons et Basques, chargés de leur pêche et sûrs de trouver un débouché à Bordeaux, viennent y déposer leurs cargaisons et prendre les denrées nécessaires à «ravitaillement »; la morue salée était expédiée par la Garonne, la Dordogne, l'Isle vers les villes d'amont. Au XVIIIe siècle, le trafic de la morue a pris à Bordeaux une grande extension ; il arrive et de la morue verte, salée immédiatement à bord par les pêcheurs et susceptible de se conserver seulement quelques mois sans s'altérer, et de la morue sèche, salée, puis séchée à terre, capable de supporter longtemps les températures des pays méridionaux. Les pêcheurs que Bordeaux attire sont non seulement des Français, mais aussi, en dépit des droits d'entrée qui pèsent sur le poisson de pêche étrangère, des Hollandais, des Hanséates, des Danois, des Anglais. Une partie de la morue sèche est réexportée vers les colonies, notamment vers les Antilles. Ainsi, avant la Révolution, Bordeaux n'est pas un port d'armement pour la grande pêche, mais il est un marché régional, assez actif, de la morue. Avec le XIXe siècle, tout en restant un insignifiant port d'armement, Bordeaux devient peu à peu le marché national de la morue, le gros centre de l'industrie française de ce poisson. Quels faits économiques ont entraîné cet essor ? D'abord, la naissance d'une industrie des sécheries à Bordeaux. Certes les sécheries de Terre-Neuve ne disparaissent pas brusquement, et une forte prime à l'exportation accordée aux morues séchées outre-mer suffit à réserver, pendant de longues années, les marchés antillais aux morues séchées en Amérique. Mais, dès la fin du XVIe siècle, on prend l'habitude de faire laver et sécher par des femmes et des enfants une partie de la morue verte débarquée en France et destinée au marché national : les pêcheurs, se bornant à saler le poisson à bord, gagnaient du temps et produisaient davantage. Bientôt des sécheries bien outillées furent établies dans quelques ports français, Dunkerque, Dieppe, Fécamp, La Rochelle, Bordeaux, Sète ; elles ne demandaient qu'une installation réduite : une laverie, quelques magasins, une prairie, des étendoirs. Les sécheries bordelaises se placèrent à Bègles, en amont du pont de pierre où s'arrête la navigation maritime, sur les terres basses et de peu de valeur des palus, alluvions récentes de la Garonne encore mal drainées. On ne manque pas d'eau. La main-d'œuvre est abondante ; l'agglomération de Bordeaux grandit et attire déjà à elle les populations paysannes de l'Aquitaine. Mais ce n'est qu'à la fin du Second Empire que Bordeaux l'emporte nettement sur tous les autres ports français importateurs de morues. Ici intervient un second facteur qui explique la fortune de Bordeaux : le chemin de fer. Le rail étend en quelques années le domaine desservi par Bordeaux : La Rochelle est défavorisée par Ja disposition du réseau ferré, et son arrière-pays est réduit à une zone de vente trop facilement desservie par Bordeaux ; Sète ne peut être atteinte par les navires de pêche que par un long voyage ; Dunkerque, Fécamp, Dieppe sont handicapés par un climat trop humide. Aidé par des tarifs de chemin de fer favorables, Bordeaux exporte vers l'Italie, vers l'Espagne la morue séchée à Bègles : vers 1880, il était devenu le plus grand centre exportateur de morue française. Enfin le traité franco-anglais du 8 avril 1904 élimine définitivement la concurrence, déjà bien faible, de la morue séchée à Terre-Neuve. Ainsi, en 1907, Bordeaux recevait 70 p. 100 de la production française ; sur 37 sécheries françaises, il en possédait 30 ; il fixait souverainement les prix. Depuis une trentaine d'années, des techniques nouvelles ont porté atteinte sensiblement à la prééminence de Bordeaux. L'industrie morutière se modernise. D'une part, des sécheries mécaniques sont créées par les Fécampois en Normandie, dans une contrée où le climat rendait difficile le séchage de la morue à l'air libre. On sèche la morue, dès la fin du XIXe siècle, entre les plis d'un tissu spécial très sec ; puis, méthode nouvelle, on fait passer, grâce à un ventilateur électrique, un courant d'air chaud et sec dans un couloir de séchage où est étalée la morue. Le séchage peut se faire désormais rapidement sous tout climat et en toute saison. Fécamp disposait en 1937 de cinq grosses sécheries récentes et bien outillées. Voilà pour Bordeaux et Bègles une concurrence nouvelle. D'autre part, à partir de 1908 et surtout après la guerre de 1914, des armateurs construisent de grands chalutiers à vapeur, de 1 000 tx et davantage, pour la pêche à la morue ; leur rendement est de six à quinze fois supérieur à celui d'un voilier de Paimpol, de Dunkerque, de Boulogne. Ces ports de grande pêche déclinent devant Fécamp, dont les armateurs, groupés en puissantes sociétés et dotés d'abondants capitaux, font construire des chalutiers. Ainsi Bordeaux a désormais en face de lui un concurrent redoutable, Fécamp, pourvu de sécheries et de chalutiers, capable très vite d'évincer les Dunkerquois des marchés parisiens et d'exporter à l'étranger des quantités de plus en plus importantes de poisson. Bordeaux, cependant, s'est défendu. A côté des sécheries à l'air libre, ses commerçants ont établi à Bègles des séchoirs mécaniques. Surtout, le port de la Garonne est devenu un centre d'armement : une flotte de grosses unités, qui comptent parmi les chalutiers les plus grands de France et du monde, attirée par les facilités de vente que Bordeaux offre aux cargaisons, en a fait son port d'attache : plus du sixième de la pêche française est débarqué, à la veille de la guerre de 1939, à Bordeaux. Ainsi, à la concurrence de Fécamp, Bordeaux a bien résisté. Surtout sur le marché intérieur : « ni l'un ni l'autre des deux adversaires ne jouit d'avantages décisifs : leur rayon de vente respectif dépend de la distance et des tarifs de chemin de fer ou de camionnage. Il varie seulement selon les prix d'achat à l'armement pratiqués dans l'un ou l'autre des deux centres morutiers. Les Fécampois sont les maîtres dans l'Est et le Nord de là France, dans la région parisienne et atteignent Lyon. Les expéditions de Bordeaux se font surtout dans le Sud-Ouest, dans le Midi et dans le centre de la France, jusqu'à la Loire et jusqu'à Orléans. » II faut ajouter que les conquêtes de Fécamp sur le marché intérieur se sont faites au détriment de Dunkerque, non de Bordeaux. L'exportation, vers les colonies ou l'étranger, de la morue séchée à Bordeaux, en revanche, a sensiblement baissé : c'est que Bordeaux doit partager avec Fécamp la clientèle étrangère ; c'est aussi que la loi de 1932, qui a institué une prime à l'exportation, prime plus forte sur la morue verte que sur la morue sèche, a favorisé cette dernière et entraîné la fondation, avec des procédés et des capitaux français, de sécheries mécaniques à l'étranger, en Italie notamment, qui fut jadis le débouché le important de Bordeaux. Bordeaux reste donc le marché national de la morue, fonction partage aujourd'hui avec Fécamp.    Bordeaux, à la veille de la guerre recevait par mer ou par fer 40 à 45 p. 100 des importations totales de morue Fécamp, 30 à 35 p. 100. L'aspect de l'industrie et du commerce de la morue a bien changé le xvne siècle. Quelles sont les gens qui, aujourd'hui, en vivent ? D'abord les armateurs et les équipages de la flotte récemment installée Bordeaux. Us ne sont pas bordelais. Les équipages, 40 à 50 hommes navire, sont, comme le capitaine qui les recrute, bretons ou normands. armateurs sont également bretons ou normands ; beaucoup n'habitent pas Bordeaux et, fait caractéristique de l'organisation commerciale bordelaise, sont des consignataires, à la fois commissionnaires chargés de la vente banquiers, qui servent d'intermédiaires entre les maisons d'armement et négociants. Consignataires et négociants sont installés dans le vieux de La Rousselle, rue de la Rousselle, rue Ausone, et au bas du cours centre très ancien, près du port, du négoce de la morue. Là sont les bureaux là siège le syndicat du commerce de la morue; là vivent les trieurs qui trient et déchargent la morue. Les négociants sont aussi, aujourd'hui, des sécheurs : ils ont installé leurs sécheries à Bègles sur les terres basses qui bordent Garonne. Une sécherie ne demande pas une installation très compliquée. magasin, souvent ancien chai à vin, sert à la conservation de la morue. Des pendilles, poteaux portant des lattes auxquelles sont pendues les morues, alignées dans une prairie : c'est là toute l'installation d'un séchoir à l'air libre. Des milliers de morues, exposées au soleil et au vent, parfument d'une odeur acre de sel et de marée et « empêchent, disent les gens d'alentour, la dégustation du vin ». Les principales sécheries disposent d'un ou deux séchoirs mécaniques. C'est là une petite industrie demandant moins de capitaux que les entreprises d'armement : il y a ainsi une quarantaine de sécheries, dont beaucoup ne fonctionnent que lors des années de prospérité. Quelques centaines d'ouvriers et d'ouvrières y travaillent.                                                                                               Louis Papy (1) D'après François Duval, Le commerce de la morue à Bordeaux (Revue de Géographie Commerciale de Bordeaux 1938)
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