Bordeaux Aquitaine Marine

La Marine aquitaine, héritière de traditions scandinaves ?

par Joel Supéry - 10 mai 2018
  Malgré sa relation privilégiée avec le Golfe de Gascogne, l’Aquitaine médiévale entre Loire et Pyrénées, est très peu associée à l’Histoire maritime de la France. Les provinces habituellement mises en avant étant la Normandie, la Bretagne voire la Provence. La raison en est simple : l’Aquitaine n’est virtuellement devenue française qu’en 1453, à la fin de la Guerre de Cent Ans. Pourtant, dès le Moyen-Age, ses ports principaux : La Rochelle, Bordeaux, Capbreton, Port d’Albret et Bayonne jouèrent les premiers rôles dans l’histoire de la marine. Ses marins chassèrent la baleine en Arctique, pêchèrent la morue à Terre-Neuve, explorèrent les côtes du Canada, inventèrent le gouvernail d’étambot et portèrent la marine anglaise sur les fonts baptismaux. Cette prépondérance aquitaine a une explication logique: située sur un isthme stratégique, l’Aquitaine occupe une place tout à fait à part dans l’histoire européenne. Carrefour économique et naval, l’Aquitaine se trouve héritière de traditions atlantiques et méditerranéennes. La richesse de celle qui était considérée comme la plus belle des provinces de l’empire romain sera convoitée et le pays connaitra des crises - les invasions arabes et vikings, les croisades, la guerre de Cent Ans, les guerres de religion- crises qui répandront à travers l’Europe l’héritage maritime aquitain, une dispersion indissociable de la glorieuse épopée des Grandes Découvertes.  En règle générale, les historiens aquitains n’évoquent l’histoire de la marine que de anière indirecte et accessoire. Ils évoquent les fondations romaines de Burdigala(Bordeaux), Mediolanum Santonum (Saintes), Novioregum (Talmont-s/Gironde), Lapurdum (Bayonne), Blavium (Blaye) qui furent autant de ports, mais restent très discrets sur leur commerce. L’histoire de l’Aquitaine et de sa marine ne semble reprendre son cours qu’au 12e siècle. L’historien Eugene Goyeneche l’écrit laconiquement: « Nous n’avons pas à nous occuper ici de la période qui a suivi la domination romaine, elle n’a laissé aucune trace sur le sol bayonnais, et le silence et les incertitudes dont s’enveloppe l’Histoire de Bayonne à cette époque font croire à une longue période de décadence sinon de ruine totale. » L’auteur choisit de commencer l’histoire de Bayonne au XIIe siècle... Entre 412 et le 12e siècle, il y aurait donc eu une « longue période de décadence » n’ayant laissé « aucune trace sur le sol bayonnais » ; pourtant, le même auteur constate un « miracle » : au cours de cette période, Lapurdum, une ville de garnison romaine, juchée sur une colline au moment des invasions vikings, est devenue Bayonne, un port de commerce prospère tourné vers l’Europe du Nord... A Bordeaux, peu ou prou le même constat : « Pendant près de trois siècles, nous dit Camille Jullian, le nom de Bordeaux disparaît des récits historiques. On a l’illusion que la prise de la ville par les Normands a mis fin à son existence, et que le Bordeaux moderne est une cité nouvelle, sans rapport avec le Bordeaux carolingien. » (p.107). Comme Bayonne, Bordeaux a connu une révolution pendant la période des invasions. Cette discrétion de l’Aquitaine dans l’histoire maritime, comme bien souvent, tient bien davantage à un manque de textes qu’à une absence de passé maritime. Les moines gascons ont peu écrit durant cette période. Par ailleurs, ils s’intéressaient davantage aux miracles et aux conciles, aux rois et à leurs mariages qu’aux affaires maritimes et commerciales. Cette surreprésentation des affaires religieuses dans les sources par rapport aux sujets civils donne l’impression que ces périodes furent avant tout religieuses. Or, le commerce n’a jamais cessé. Au contraire : plus l’église sera puissante, plus le commerce se développera. Les monastères et abbayes étaient des unités économiques de production qui avaient besoin pour fonctionner d’acquérir parchemin, encre, huile de baleine. Pour financer leurs achats, ils produisaient céréales, vin, vêtements, chaussures etc... Le Moyen-Age fut une période d’essor commercial et cet essor commercial s’appuya sur des moyens de transport, notamment maritime. Au 12e siècle, lorsque l’histoire gasconne reprend son cours, la marine aquitaine connait une maturité inattendue et revêt des aspects originaux. En termes de construction navale, la tradition locale ne se rattache pas au bordé à franc-bords, (ou carvel) de type romain ou celtique, mais bien à un bordé à clin de type nordique. La chasse à la baleine et le droit de varech sont deux autres particularités commune avec le monde nordique. Quant à la fréquentation précolombienne des bancs des Terres Neuves, c’est encore un point commun avec le monde scandinave. Enfin, les ports de Bayonne, Bordeaux et la Rochelle vont entrer dans le Moyen-Age avec un commerce résolument orienté vers le Nord du continent. Cette influence nordique qui anime la marine d’Aquitaine... d’où vient-elle ?  

Le clin, pas un héritage anglais.

L’archéologue Eric Rieth, Membre du C.N.R.S., estime que les techniques et traditions navales  liées au clin nordique pourraient être venues d’Angleterre et auraient été propagées dans le Golfe de Gascogne pendant les trois siècles de l’Aquitaine anglaise (1154-1453). Cette hypothèse est séduisante. En effet, qui d’autre aurait pu transmettre cette technologie nordique ?  Cependant, cette opinion semble contredite par l’histoire. Lorsque Guillaume le Conquérant s’empare de l’Angleterre en 1066, le souverain normand va multiplier les actes politiques beaucoup moins symboliques qu’il n’y paraît. Ainsi, il fera construire la Tour de Londres et l’abbaye de Westminster, sièges des pouvoirs temporel et religieux d’Angleterre avec des pierres qu’il fait venir de sa capitale, Caen. L’idée est de marquer symboliquement la dépendance anglaise à la métropole normande. Le corollaire de cette mesure architecturale va être naval. Dans le même esprit, Guillaume va exiger que tous les navires qui accostent en Angleterre soient construits en Normandie ! La Normandie s’arroge le monopole du transport maritime vers l’Angleterre comme le fit Rome en son temps. Plus aucun navire de commerce ne sera construit par les Anglais. Le contrôle de la dimension logistique lui assure la domination politique du pays. Cette mesure politique explique pourquoi en 1154, lorsque Henri II Plantagenet devient duc de Normandie et roi d’Angleterre, la seule flotte qu’il possède est celle construite dans les chantiers navals de Normandie. Or, lorsque Philippe Auguste s’empare de la Normandie en 1204 aux dépens de Jean Sans Terre, fils d’Aliénor et d’Henri II, l’Angleterre perd sa marine marchande. Il ne lui reste que la marine aquitaine.     Bataille de l’Ecluse, 1340, premier grand désastre naval français. En 1340, à la bataille de l’Ecluse, première bataille de la Guerre de Cent Ans, la flotte française est écrasée. La flotte française est composée de bateaux venus de Honfleur, Harfleur, Dieppe et Le Conquet. La flotte anglaise est composée de navires de la Rochelle, Capbreton et Bayonne. Près de deux siècles après le mariage d’Aliénor, ce sont toujours les Aquitains qui constituent les cadres de la puissance navale britannique. Dans ce contexte, il est peu probable que les Anglais aient apporté la technique nordique du clin en Aquitaine. C’est l’inverse qui s’est produit : c’est l’Aquitaine qui a transmis à l’Angleterre son savoir-faire naval.

La chasse à la baleine et révolution technologique.

L’huile de baleine était l’or blanc de cette époque. Cette huile qui fournissait un éclairage de qualité bien supérieur à celui d’une chandelle permit aux copistes monastiques de doubler, voire tripler leur journée de travail. Cela permit la production d’une bien plus grande quantité de manuscrits qui purent « inonder » l’Europe et répandre la connaissance et la parole chrétienne. L’huile de baleine va permettre une première Renaissance, avant celle provoquée par l’imprimerie quelques siècles plus tard. Cet essor sera alimenté par l’huile des baleines chassées dans le Golfe de Gascogne.    La chasse à la baleine, une affaire délicate, mais rentable. Les techniques de chasse à la baleine pratiquées dans le Golfe de Gascogne étaient d’origine scandinave. Ambroise Paré, le chirurgien royal, écrira un texte remarquable sur cette chasse pratiquée à Biarritz considère comme l’épicentre de cette chasse dans le Golfe de Gascogne. Les termes employés, les techniques, le recours au harpon seraient comme la construction à clin un héritage nordique. La chasse à la baleine est évoquée dans une charte octroyée aux Bayonnais en 1122 par le Duc Richard d’Aquitaine, c’est-à-dire trois décennies avant le mariage d’Aliénor d’Aquitaine. La chasse à la baleine n’est donc pas un apport britannique. « Protège-nous du chant des sirènes, de la queue de la baleine et du clocher de Mimizan » Les spécialistes qui se sont penché sur la question pensaient pouvoir attribuer cette pratique à des baleiniers venus du Cotentin au XIe siècle... En effet, la première mention de chasseurs de baleines est faite en Normandie. En 875, les Miracles de Saint Vaast évoquent des consortium de I, des baleiniers, l’un à l’embouchure de la Dives, l’autre dans la baie de Saire dans le Cotentin. Certes, cette mention est plus ancienne que la gasconne, mais elle ne démontre en rien que cette pratique ait été introduite par des baleiniers normands. La transmission d’un tel savoir-faire suppose du temps et donc une installation de chasseurs scandinaves en Gascogne. Or, nous n’avons aucun texte évoquant une installation de chasseurs normands au XIe siècle, par contre, nous en avons pour le IXe siècle... Cette chasse n’est pas un apport anglais et a peu de chances d’être un apport normand.

Le droit de Varech et Rôles d’Oléron.

Varech est un mot d’origine scandinave. Il dérive a priori de vag-reki, les choses apportées par les vagues. Le droit de varech existait en Normandie et en Bretagne, terres ayant subi la domination scandinave, mais aussi en Aquitaine. Estienne Cleirac évoque largement cette pratique dans les Us et coutumes de la Mer, 1664. Ce droit permettait au seigneur de revendiquer la propriété d’une partie des épaves qui s’échouaient sur les côtes de son domaine. Ce droit fut particulièrement important en Aquitaine, non pas que les naufrages y fussent plus nombreux qu’ailleurs, mais parce que parmi les épaves, il s’en trouvait qui avaient une grande valeur : les baleines. Deux baleines sur trois harponnées parvenaient à échapper à leurs poursuivants (Charles Frouin), mais elles mourraient en mer, victimes de leurs blessures. Leur cadavre était ramené à la côte par les courants. Le seigneur possédant la côte avait, en Gascogne, droit à un tiers de la baleine échouée.   Le droit de varech gascon concernait en premier lieu les baleines, les navires étaient plus rares à l’origine. Ce droit va connaitre des abus et une prière de marin semble faire allusion à de tels abus : « Protège-nous du chant de la sirène, de la queue de la baleine et du clocher de Mimizan ». Le clocher de Mimizan, tellement énorme qu’il était visible au-dessus  de la dune, indiquait aux navires en mer l’entrée du boucau de Mimizan quasiment invisible sur cette côte sableuse et sans relief. Mimizan n’appartenait à aucun seigneur : c’était une sauveté. Les Mimizanais étaient maîtres chez eux et semblent avoir été particulièrement assidus, voire zélés dans cette pratique. Avec le mariage d’Aliénor d’Aquitaine, le transport maritime vers l’Angleterre se développe et les naufrages aussi. En 1160, Aliénor fait établir les Rôles d’Oléron qui viennent réglementer le droit de varech. Les Rôles deviendront le coeur du droit maritime britannique puis européen. Il s’ensuit que le droit de varech, un droit d’origine scandinave, préexistait, lui aussi, à la venue des Anglais et dut apparaitre avec le développement de la chasse à la baleine. Ainsi, très clairement, la technique du clin, la chasse à la baleine et le droit de varech portent une signature nordique incontestable et cette signature n’a pas transité par l’Angleterre puisque ces traditions préexistaient au mariage d’Aliénor. La logique est de considérer que cet héritage est venu de plus loin, logiquement des invasions vikings. Cela nous amène à nous poser la question suivante : quel fut l’impact des invasions en Aquitaine et en Gascogne ? Selon certains, il fut quasiment nul.

Le littoral aquitain aurait préservé l’Aquitaine des Vikings...

Selon certains auteurs parmi les plus éminents, la région aurait été épargnée par les Vikings. Non pas pour des raisons politiques ou militaires, mais pour des raisons purement navales... En 1869, Jules Michelet le premier évoque cette explication : « Les fleuves d’Aquitaine ne leur permettaient pas de remonter aisément comme ils le faisaient dans la Loire, dans la Seine, dans l’Escaut et dans l’Elbe. Ils réussirent mieux dans le Nord... » L’Adour, la Garonne, la Dordogne et la Charente trop « impétueuses » pour les hommes du Nord les auraient découragés d’envahir ce qui fut la plus belle province de l’empire romain... En 1895, fort de cet avis éclairé, Camille Jullian lui emboite le pas. « Pour un homme du Nord, même des bords de la Loire, la Gascogne était un pays étranger et ennemi. La Dordogne formait une frontière redoutable à dépasser ». Redoutable à dépasser... En 1900, Bernard Saint Jours ajoute une couche : « Les flottes normandes n’ont pas plus pénétré par Mimizan que par Contis, Uchet ou le Vieux Boucau. Leurs navires, qui auraient trouvé ni estuaire ni rade pour les recevoir, se seraient ensablés dans le courant en moins d’une semaine de séjour et n’auraient plus flotté ». C’est oublier un peu vite que les pinasses landaises capables de s’échouer sur n’importe quelle plage et de naviguer en eau peu profonde ressemblent comme deux gouttes d’eau à des ferja scandinaves ! Par ailleurs, la cote gasconne comptait des ports : Capbreton, Port d’Albret, Mimizan, Anchises qui furent des ports de haute mer envoyant leurs navires aux Terres Neuves. Saint Jours oublie un peu trop facilement. En ce temps, les entrées des boucaus landais ressemblaient davantage aux passes du bassin d’Arcachon que au boucau du courant d’Huchet actuel. Les passe du bassin d’Arcachon donnent une idée de l’allure des boucaus de Mimizan, Contis, Saint-Girons au Moyen-Age. En 2008, Frédéric Boutoulle reste dans cette tradition : « Les Normands n’entrent en Bordelais qu’à contrecœur, par accident, comme poussés par les courants et victimes de la marée. Ils ne sont pas vus comme des pillards, juste comme des marins malchanceux arrivant dans un pays prospère. » Les Hommes du Nord ont traversé l'Atlantique, sont entrés en Méditerranée, ont navigué autour des îles britanniques et « les malchanceux » se font « aspirer » par la monstrueuse Garonne... C’est une analyse intéressante. L’historien estime que les Vikings n’entrent dans la Garonne que « par accident ». D’ailleurs, en 844 et 864, c’est sûrement deux tsunamis qui les ont amenés « par accident » jusqu’à Toulouse !!! Et en 845, c’est sans doute une marée un peu trop forte qui porte cent vingt navires de ces « marins (vraiment) malchanceux » sous les murs de Paris ! Et en 860, c’est encore « par accident » qu’ils sont happés par le détroit de Gibraltar et remontent le Rhône ! La théorie du « marin malchanceux, victime de la marée », c’est un peu léger pour expliquer comment les Vikings auraient abordé « par hasard » ce « littoral hostile » et l’auraient finalement épargné. Mais le simple fait que les historiens maintiennent avec acharnement ces objections navales prouve une chose : ils sont incapables d’expliquer pourquoi et comment la Gascogne et l’Aquitaine auraient échappé aux hommes du nord. C’est d’autant plus compliqué à expliquer que les textes évoquent sans ambiguïté leur venue et leur installation..., mais c’est trop long à développer ici. Il est intéressant de comprendre comment et pourquoi ils sont venus.

Les Vikings font revenir l’Aquitaine dans l’histoire maritime.

Très tôt, Charlemagne va tenter d’imposer le christianisme en Europe du Nord. Sa croisade contre les Païens permet de redorer la croix d’une église en proie au doute depuis l’explosion de l’islam. Pour peser sur les païens scandinaves et les inciter à la conversion, l’empereur va tenter d’organiser un blocus commercial. Charlemagne tire sa puissance du contrôle du commerce entre Méditerranée et Mer du Nord. Les flux partis de Venise et de Marseille franchissent les vallées alpines et rejoignent l’embouchure du Rhin. De là, les commerçants frisons les distribuent sur les pourtours de la Mer du Nord. Charlemagne va interdire aux Frisons de vendre leurs marchandises à ses ennemis saxons et à leurs alliés danois. Les Scandinaves refusent le chantage économico-religieux et décident de contourner le monde franc. Ils longent les rivages de l’Europe et rejoignent la côte nord de l’Espagne où ils trouvent les marchandises en provenance de Méditerranée qu’ils convoitent. Ibn-Al-Athir explique que dès 795, les mayus - terme arabe désignant les hommes du Nord- sont installés « sur la côte du roi de Pampelune », c’est-à-dire la côte gasconne. En 799, un convoi marchand en route pour l’Espagne est attaqué lors de son escale à Noirmoutier. Les convois scandinaves longeaient les côtes le jour et chaque soir touchaient terre pour bivouaquer. Les hommes du Nord vont identifier et fréquenter des havres sûrs situés tous les 100 à 150 kilomètres, distance qu’une flotte peut parcourir en une journée de navigation. Nous connaissons l’escale de Noirmoutier dans le Golfe de Gascogne, mais il y en avait d’autres. Quiberon au Nord, L’Aiguillon, Royan, Mimizan, et probablement Hendaye. En bons commerçants, les Vikings choisissaient des îles (Noirmoutier), des péninsules (Quiberon, Royan) ou des zones lagunaires marécageuses (L’Aiguillon, Mimizan, Hendaye), des havres accessibles depuis la mer et facilement défendables contre les attaques terrestres. Certaines escales particulièrement sûres (Mimizan. Royan et probablement Quiberon) furent rapidement aménagées en bases avec des entrepôts, des baraquements et des fortifications. Lorsque les Hommes du Nord vont développer leurs attaques sur le continent, ils vont fréquenter de nouveaux ports : Capbreton et Bayonne sur l’Adour, Talmont et Bayon sur la Gironde, Taillebourg et Cognac sur la Charente, Donges et Ancenis sur la Loire, etc. Cette poussée scandinave vers le sud ne va pas seulement viser le Nord de l’Espagne. Les Vikings cherchent à atteindre le centre du commerce international, la Méditerranée. Pour ce faire, les Vikings ont le choix entre deux routes : une route maritime contournant la péninsule ibérique par Gibraltar et une route terrestre traversant l’isthme aquitain et rejoignant la Méditerranée. La première est périlleuse. Le contournement de la péninsule ibérique est une navigation dangereuse. L’émir de Cordoue est un souverain conquérant qui tient d’une main de fer son pays parfaitement organisé et préparé pour la guerre contre les Chrétiens. Ils optent pour la seconde route. En 840, les Vikings envahissent la Gascogne et réactivent l’antique route de l’étain, mais au lieu de commercer du métal de Cornouailles, ils s’adonnent à la traite d’esclaves venus d’Irlande, des îles britanniques et de Francie occidentale. La traite des esclaves leur permet de rééquilibrer une balance commerciale structurellement déficitaire avec le monde méditerranéen. La toponymie indique que les captifs venus d’Irlande étaient débarqués aux embouchures de la Charente, de la Gironde et de l’Adour et traversaient les Pyrénées par le Val d’Aran. En sens inverse, le trafic aquitain vers les îles britanniques et l’Europe du Nord se développa dès cette époque. Au retour, le sel gemme basque pour la conservation des aliments, l’huile de baleine pour l’éclairage des scriptoria monastiques, le vin, les cordages de chanvre, les meules pourraient avoir constitué les marchandises exportées vers l’Europe du nord. A ces marchandises, s’ajoutaient des produits de luxe (épices, parfums, soieries, métaux précieux, papyrus) venus du monde méditerranéen. Le clin, la chasse à la baleine et le droit de varech s’inscrivent dans cet héritage maritime transmis lors d’une cohabitation qui dura près d’un siècle et demi. La dynamique impulsée lors de la période scandinave va lancer le commerce aquitain.  

Le commerce nordique et la découverte des Terres Neuves.

Les relations navales avec l’Europe du Nord fondées sur l’export notamment de sel et de vin pourraient expliquer pourquoi bien après les invasions, Bayonne et Bordeaux étaient toujours tournés vers le nord du continent. Après la défaite scandinave de Taller en 982, les armateurs bayonnais migrèrent avec leurs flottes vers l’Angleterre et l’Europe du Nord, mais ils ne renoncèrent pas pour autant au commerce qui faisait leur fortune. Il est vraisemblable que les armateurs bayonnais d’origine scandinave aient poursuivi leurs activités depuis les ports nordiques et rejoignirent ce qui allait devenir la ligue hanséatique, continuatrice du commerce scandinave... Il ne s’agit que d’une hypothèse, mais elle est logique.   Au cours des siècles, la morue génèrera plus de richesses que tout l’or découvert aux Amériques. Ce commerce avec l’Europe du Nord pourrait également expliquer comment Basques et les Gascons ont rejoint très tôt les bancs de Terre-Neuve. La Légende veut que les Basques aient traversé l’Atlantique en pourchassant la baleine franche jusqu’à Terre-Neuve où ils auraient découvert un autre moyen de s’enrichir : la morue. Cette possibilité doit être écartée : les baleines migrent en longeant les côtes. Jamais elles n’auraient traversé l’océan. En réalité, il y a tout lieu de penser que l’existence de Terre-Neuve a été connue des Gascons et Basques grâce au sel. Gascons et Basques exportaient vers la Scandinavie le sel indispensable à la conservation du poisson et des viandes. Or, Norvégiens et Islandais connaissaient le banc de Terre-Neuve et ses morues, un poisson facile à conserver et donc à exporter ; les Gascons avaient des bateaux, leurs marins étaient intrépides : ils décidèrent d’aller à la morue en direct... Ce ne seraient pas les baleines qui auraient amené Basques et Gascons à Terre-Neuve, mais les contacts commerciaux avec le monde scandinave noués du temps des invasions.  

Conclusion

Ainsi, les cinq spécificités gasconnes : le clin, la chasse à la baleine, le droit de varech, la morue et le commerce nordique pourraient toutes être rattachées à l’existence de la Gascogne scandinave, une Gascogne dont les historiens nous disent -forts des révélations de Jules Michelet, Camille Jullian, Bernard Saint Jours et Frédéric Boutoulle- qu’il est navalement impossible qu’elle ait existé... Pourtant, à y regarder de plus près, cette Gascogne scandinave pourrait également expliquer pourquoi les charpentes landaise et basque sont de type nordique, pourquoi la Gascogne a des traditions juridique germaniques (Cadets, bannissement, Vergeld, bihore, assemblées), pourquoi la Gascogne est couverte d’une toponymie résolument germanique cousine de celle de Normandie, pourquoi certaines traditions comme le travail du feutre ou du duvet sont communes aux peuples du Nord, pourquoi les chasseurs de baleines de Gascogne, ces « Goths blonds aux yeux bleus », étaient à la fois respectés et redoutés et pourquoi il existe tant de traditions, de contes et de légendes typiquement gascons si proches de traditions scandinaves. Avec du recul, on se rend compte que l’Aquitaine fut la dépositaire du savoir-faire scandinave au sud du continent et que c’est elle qui transmettra à l’Angleterre pendant son alliance, à l’Espagne et au Portugal lors de l’exode des Vikings de Gascogne et plus tard des Templiers et à la Hollande avec les Huguenots fuyant les Guerres de Religion une grande part de cet héritage scandinave. La marine aquitaine apporta peu à la marine française avant 1453, mais elle fut -sans doute plus que la Normandie- le foyer qui répandit le savoir-faire scandinave sur la façade atlantique. Certains diront que tout ceci est impossible car il n’y a pas eu de Gascogne scandinave... Mais alors comment expliquer toutes les traditions nordiques qui pullulent dans le patrimoine gascon ? Car elles sont bien réelles... A un moment, il faut mettre de côté ses idées reçues et regarder les faits en face. BIBLIOGRAPHIE Almanzan, Vicente, Los Vikingos en Galicia in Los Vikingos en la Peninsula Iberica, Fundacion Reina Isabella de Dinamarca, 2004 Auzias, Léonce, L’Aquitaine carolingienne, 1937, Princi Neguer, 2003, Boutoulle, Frédéric, Par peur des Normands, Les Vikings à Bordeaux et la mémoire de leurs incursions, Revue archéologique de Bordeaux, tome IC, année 2008, p23-38. Cleirac, Estienne, Us et coutumes de la Mer, 1664. Depping, Georges-Bernard, Les expéditions maritimes des normands et de leur établissement en France au Xe siècle, 1844, La Decouvrance, 2005 Dozy, Reinhart, Los Vikingos en Espana, éd. Polifermo, 1987, extrait de ses Recherches sur l’histoire et la littérature d’Espagne, 1849. Dupasquier, Thierry, Les baleiniers basques, Paris, SPM, 2000. Erkoreka, Anton, Los Vikingos en Vasconia in Los Vikingos en la Peninsula Iberica, Fundacion Reina Isabella de Dinamarca, 2004 Frouin, Charles, Journal de bord 1852-1856, chirurgien du baleinier l’Espadon, France Empire, Paris, 1978 ; Glot Claudine et Le Bris Michel, L’Europe des Vikings, Abbaye de Daoulas, Hoëbeke, 2004 Goyenhetche, Manex, Histoire générale du Pays Basque, Elkarlanean, 1998 Higounet, Charles, Histoire de Bordeaux, 1990 Isla Frez, Amancio, La Alta Media Siglos VIII-XI, Editorial Sintesis, 2002 Jullian, Camille, Histoire de Bordeaux, depuis les origines jusqu’en 1895, Feret, Bordeaux, 1895 ; Michelet, Jules, Histoire de France, Les Equateurs, 2008 Mussot-Goulard, Renée, Histoire de la Gascogne, Que sais-je ? 1996 Mussot-Goulard, Renée, Les Princes de Gascogne, Marsolan, 1982 Oxenstierna, Eric, The Norsemen, The New York Geographic society, 1965 Paré, Ambroise, Des monstres et des prodiges, 1573 Perez de Laborda, Alberto, Guia para la historia del Pais Vasco hasta el siglo IX, editorial Txertoa, 1996. Renaud, Jean, Les Vikings de la Charente à l’assaut de l’Aquitaine, Princi Neguer 2002 Rieth, Eric, Architecture navale à clin en France à la fin du 17e siècle, in Les Vikings en France, Dossier d’Archéologie, n¡277, octobre 2002. Saint Jours, Bernard, Port d’Albret, l’Adour ancien et le littoral landais, 1900 Supery, Joël, Les Vikings au cœur de nos Régions, Yago, 2009 Supery, Joël, Le Secret des Vikings, Les Equateurs, 2005. Supery, Joël, La Saga des Vikings, une autre histoire des invasions, Autrement, 2018
construit à clin             construit à franc-bord
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