Bordeaux Aquitaine Marine

Une ténébreuse affaire par Patrick Villiers

Le premier voyage de Lafayette en Amérique

Loin  des lumières du monde médiatique du marquis de La Fayette, les négociants bordelais ont été des acteurs importants de

l'aide aux Insurgents américains. La viste de l'Hermione dans notre port est l'occasion de mettre en relief ce rôle.

L'historien Patrick Villiers nous a très aimablement autorisé à reproduire l'un de ses articles sur cette affaire, paru dans la revue

Cols Bleus (8-09-2007)

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Le 26 avril 1777, à la marée montante, un navire marchand nommé la Victoire, appareille subrepticement du Passage (Los

Passajes), port basque près de Saint-Sébastien, pour arriver à South Inlet, près de Georgetown (Caroline-du-Sud), le 13 juin 1777. À

son bord, le marquis de La Fayette, alors âgé de 19 ans, dont le nom est aujourd’hui porté par une de nos cinq frégates furtives, la F

710 La Fayette, entrée en service le 22 mars 1996.

L'Hermione sortant de Rochefort en septembre 2014

Au moment où l’on célèbre le 250e anniversaire de la naissance de Gilbert Motier, marquis de La Fayette, particulièrement aux

États¬Unis, il est intéressant de revenir sur les circonstances de son premier voyage. Comme nous allons le voir, beaucoup

d’interrogations subsistent sur ce voyage peu étudié par les biographes du marquis qui se sont surtout appuyés sur ses

Mémoires(1). La Fayette, comme beaucoup de mémorialistes, n’a pas échappé à la tentation d’arranger la réalité, voire de la

falsifier à son avantage. Quant à sa correspondance, elle était en partie codée ou délibérément faussée.

Au service des Insurgents

Sileas Deane avait été envoyé en France en 1776 par le Congrès américain pour recruter des officiers et acheter des armes. La

Fayette affirme lui avoir proposé sa candidature en ces termes : “J’achète un bâtiment qui portera vos officiers...” En contrepartie,

Deane lui donna une commission de major général dans l’armée américaine. La Fayette ajoute : “Il fallait ensuite trouver de

l’argent, acheter et armer secrètement un navire ; tout fut exécuté avec promptitude...” Pour l’historien, l’affaire ne fut pas aussi

simple et aujourd’hui encore, il reste de nombreuses contradictions et invraisemblances. L’étude de l’organisation du départ du

navire de La Fayette et de sa cargaison apporte un éclairage nouveau sur une affaire passablement embrouillée.

La Fayette, officier au régiment des Dragons de Noailles, en garnison à Metz, a découvert la révolte des Insurgents en août 1775,

lors d'un repas organisé par le comte de Broglie avec le duc de Gloucester, frère du roi d'Angleterre. Sans emploi à partir de juin

1776, à la suite d’une réorganisation de son régiment, Gilbert ne parvient pas à s’intéresser à la vie de cour. Il rêve de gloire et de

grands commandements mais n’a  aucune réelle expérience militaire. Depuis juillet 1776, Louis XVI, par l’intermédiaire de

Beaumarchais, soutient en secret les Insurgents. Le duc d’Ayen, beau-père de Gilbert, et le vicomte de Noailles, son beau-frère,

envisagent également de servir mais les défaites des Insurgents en novembre 1776 découragent de nombreuses volontés.

Le duc d’Ayen renonce ainsi que Noailles mais La Fayette persiste. Louis XVI, devant les réclamations de Lord Stormond,

ambassadeur d’Angleterre, désavoue officiellement les engagements de la noblesse française. La Fayette, sou tenu par le comte de

Broglie, signe en secret le 7 décembre un engagement comme major général dans l’armée américaine mais sans prétendre à

aucune solde. Le même mois, Louis XVI interdit officiellement le départ pour l’Amérique des navires de Beaumarchais, la Seine et

l’Amphitrite, pourtant armés par les services secrets français. Néanmoins, l’aide aux Insurgents se poursuit mais elle doit échapper

aux espions anglais. Il en résulte fausses lettres, vraies et fausses déclarations, désinformations qui déroutent encore aujourd’hui

l’historien.

 Des ambitions contradictoires

Pour résumer, La Fayette, gauche et timide, est tiraillé entre les influences du duc d’Ayen et du comte de Broglie dont les ambitions

sont contradictoires. Plus ou moins méprisé par le premier, un beau-père brillant courtisan et qui s’était illustré pendant la guerre

de Sept Ans, il ne sait pas comment en obtenir l’appui pour son projet américain. En revanche, le comte de Broglie, grand ami de

son père et de son oncle, tous deux morts au combat, le soutient, l’engagement de La Fayette chez les Insurgents pouvant servir ses

propres ambitions. Le comte de Broglie, chef des services secrets sous Louis XV, est un farouche opposant de l’Angleterre. En demi-

disgrâce sous Louis XVI, il imagine de devenir le généralissime des Insurgents qui ne disposent d’aucun général professionnel. Pour

cela, il a recruté un état-major qui doit préparersa venue.

Kalb est à la tête de ces officiers. D’origine allemande, Kalb doit toute sa carrière à Broglie sous les ordres duquel il s’est illustré

dans les services secrets et comme combattant. Son rêve, comme celui de Broglie et de La Fayette, est de devenir en France

maréchal de camp. Servir en Amérique est le moyen d’obtenir cette promotion. À la demande de Broglie, Deane a donné ce grade

dans l’armée “insurgente” à La Fayette et à Kalb mais le blocage des navires de Beaumarchais a fait échouer un premier départ de

Kalb pour l’Amérique. Il lui faut trouver un autre navire, celui que propose La Fayette serait parfait.

Un prix exorbitant

“Parmi mes discrets confidents, je dois beaucoup à M. Boismartin, secrétaire du comte de Broglie, et au comte de Broglie lui-

même...”, affirme Gilbert, sans mentionner cependant un autre Dubois-Martin, François-Augustin, frère du secrétaire de Broglie et

qui va embarquer à ses côtés.

Or c’est François-Augustin qui acheta à Bordeaux la Victoire. Lieutenant dans le régiment de Port-au-Prince où son frère est

capitaine, il est chargé secrètement par Broglie de préparer sa venue aux États-Unis. François-Augustin, le seul des officiers de

Broglie à avoir une expérience maritime et commerciale (son autre frère est planteur), annonce le 11 février avoir trouvé à

Bordeaux un navire nommé la Clary, auprès de la maison Reculés de Basmarein, Raimbaux et Cie, pour 29 000 livres. Ce n’est pas

La Fayette mais le comte de Broglie qui régla le premier versement de 26 000 livres, le beau-frère de Dubois-Martin, Pierre de

Larquier, prêtant les 3 000 l.t. manquantes.

François-Augustin, cadet de famille, n’a  en aucun cas les moyens d’acheter le navire, d’autant que s’y ajoute une cargaison, ce qui

porte l’investissement total à 112 000 livres, une somme exorbitante. La Fayette affirme que c’est à sa demande qu’il est renommé

la Victoire le 7 mars 1777 mais c’est Dubois-Martin qui recrute Le Boursier, le futur capitaine, et selon l’habitude de l’époque, c’est

ce dernier qui embauche l’équipage.

Kalb et La Fayette arrivent à Bordeaux le 19 mars et signent l’acte d’embarquement le 22 mars avec leurs domestiques et les autres

officiers. C’est seulement à ce moment que Gilbert rencontre les armateurs Basmarein et Raimbaux.

Un embarquement rocambolesque

Une chose est certaine, pour tromper le duc d’Ayen et les espions anglais, La Fayette part le ?? février pour Londres, où le frère du

duc d’Ayen est ambassadeur. Après avoir été reçu par la cour anglaise, y compris par George III, Gilbert s’échappe pour la France. Le

16 mars, il est à Paris, et avec Kalb part pour Bordeaux. Le 26 mars, la Victoire appareille mais mouille deux jours plus tard à Saint-

Sébastien. Cette escale n’a aucun sens pour qui veut aller aux États-Unis. Il est absolument exact que Gilbert, à peine débarqué à

Saint-Sébastien, saute sur un cheval pour se rendre à Bordeaux. Selon ses Mémoires, la colère du duc d’Ayen à qui il a exposé ses

intentions aurait failli le faire renoncer à son voyage. Une lettre de cachet aurait même été envoyée par le roi pour lui interdire son

départ – personne cependant n’en a vu la trace. Finalement, Gilbert, bravant le duc et “au nom d’une liberté que j’idolâtre”, repart

de Bordeaux pour l’Espagne et rejoint la Victoire. L’escale a Saint¬Sébastien n’aurait-elle pas servi principalement pour compléter

un chargement d’armes ?

Les quais de Bordeaux (extrait d'un tableau de

Lacour).

La cargaison de la Victoire

Le navire et la cargaison cessent alors

d’intéresser les biographes. Or des archives

privées provenant des descendants du comte de

Broglie confirment que l’expédition a bien coûté

au moins 112 000 livres, financée par Broglie,

par Kalb, par La Fayette, mais qu’une partie de

ces fonds seraient venus de Louis XVI. Deux

choses sont sûres. La Fayette ne sera majeur

qu’en 1782. Il ne peut signer les traites sans

l’accord de son avocat Gérard, et du duc ou de la

duchesse d’Ayen. Pour aller en Amérique, il n’a

pas besoin d’une cargaison, or celle-ci existe. La

Fayette y a investi au moins 40 000 l.t., Dubois-

Martin, au nom de Broglie, la même somme, et

Kalb, le solde. Le comte de Ségur nous apprend

que la cargaison était essentiellement composée

d’armes et de muni¬tions. Selon mes calculs, il y

avait au moins 5 000 fusils à bord. D’où viennent-ils ?

Les fusils et autres armes étaient en vente libre car les négriers les achetaient par centaines pour les vendre en Afrique.

Beaumarchais a été fourni en fusils par les arsenaux royaux dont celui de Bordeaux. Or le maréchal de Mouchy, gouverneur de

Bordeaux, est le frère du duc d’Ayen et La Fayette a été reçu chez lui. Enfin, Broglie, qui habite Ruffec (aux environs de Bordeaux),

possède une forge de canons et de boulets en Saintonge. C’est du château de Broglie à Ruffec que La Fayette repart pour l’Espagne

afin d’appareiller. Enfin, le Pays basque espagnol était renommé pour ses fabriques d’armes et le roi d’Espagne venait de donner

deux millions de livres à Beaumarchais pour acheter des armes pour les Insurgents.

 Le voyage et l’entrée à Charlestown

Le voyage dure près de sept semaines marquées par les vents contraires, car la Victoire évite les Antilles. La Fayette eut le mal de

mer pendant près de trois semaines : “J’ai été bien malade les premiers temps...”. Kalb, pour sa part, fut malade durant tout le

trajet. Gilbert n’aima pas ce voyage : “Ici, les jours se suivent et qui pire est, se ressemblent. Toujours le ciel, toujours l'eau et puis le

lendemain c'est la même chose...”

Le vendredi 12 juin 1777, à 14 heures, la Victoire mouille à South Inlet, près de Georgetown, en Caroline-du-Sud. Les deux chefs,

cinq autres officiers et deux domestiques débarquent, ne voulant plus continuer par mer. Le 17 juin, après avoir affronté les

marécages et les moustiques, ils arrivent à Charlestown. La Fayette est alors reçu par “le gouverneur Rutledge, les généraux Howe,

Moultrie et Gulden”. La Fayette n’en dit pas plus dans ses Mémoires mais note au passage qu’en ressortant du port, la Victoire fit

naufrage. Ni dans ses lettres connues, ni dans ses Mémoires, La Fayette ne fait la moindre allusion à la vente de la cargaison de la

Victoire ni ne s’attarde sur le sort funeste de son navire, naufrage qui lève cependant bien des zones d’ombre.

Car, le 18 juin, ayant échappé au blocus anglais, la Victoire entra dans le port de Charlestown, alors modeste ville de 12 000

habitants. La cargaison fut vendue par l’intermédiaire de Cribbs et May, correspondants de Basmarein. Le navire fut

immédiatement rechargé mais en sortant, il fit naufrage le 14 août dans la rivière de Charlestown. Et la cargaison du retour fut

perdue.

 La Fayette armateur colonial

Quelle était la composition et la valeur de cette cargaison du retour? Un dossier conservé dans les archives La Grange nous donne

la réponse. Dans une première lettre, Mme d’Ayen ordonne à l’avocat Gérard de faire assurer la cargaison retour de la Victoire, pour

une valeur de 100 000 l.t. Et, en bas de cette lettre, un post-scriptum, signé par Adrienne, l’épouse de La Fayette, mentionne : “Je

n'ai rien à ajouter Monsieur à la lettre de maman. Vous sentirez aussi bien que nous tous l'importance qu'il est de ne pas manquer

le courrier de demain et de ne pas exposer par là M. de La Fayette à perdre un capital de 150 à 200 000 F dont nous serons alors

assurées de tout événement.”

La première lettre est primordiale. Elle confirme que La Fayette avait bien l’intention de vendre à Charleston la cargaison chargée

en Europe. Une autre lettre du même dossier nous apprend que la cargaison retour était du riz, destiné probablement à être

revendu à Saint-Domingue. Les autres lettres voient Mme d’Ayen chercher à récupérer le montant de l’assurance auprès de

Basmarein. Sachant que Beaumarchais estime qu’une cargaison de France se vendait au moins trois à quatre fois son prix à

Charlestown, nous pouvons donc affirmer que la cargaison de la Victoire a été vendue au moins 350 à 400 000 livres. Si La Fayette

possédait 40 000 livres de la cargaison aller de la Victoire, cette cargaison se serait vendue au moins 120 000 à 150 000 livres.

Nous savons par le naufrage qu’une partie, les 100 000 livres assurés au nom de La Fayette, a été convertie en riz, troc habituel à

l’époque, le reste de la vente en lettres de change sur les négociants américains. Kalb et Dubois-Martin ont également vendu leurs

parts. Il serait resté au moins 50 000 l.t. à La Fayette. On comprend mieux le don de 27 000 l.t. du marquis aux Insurgents de

Charlestown et surtout pourquoi La Fayette n’a demandé aucune solde pour être au service du Congrès : “Je viens servir à mes

dépens”, affirme-t-il à ce Congrès qui finit par l’accepter comme major général. La Fayette n’est donc pas aussi ignorant des réalités

économiques qu’il a cherché à le faire croire dans ses Mémoires. L’affaire de la Victoire fut longue à régler car, de son côté, Gilbert

avait également fait assurer la cargaison auprès de Cribbs. Pour éviter un double règlement, les négociants français et américains

finirent par s’entendre.

Les lettres de La Fayette sont dispersées entre les fondations, les universités et les collectionneurs. Les lettres économiques n’ont

pas beaucoup intéressé les biographes, cependant elles éclairent mieux le financement de la campagne 1777¬ 1778 de La Fayette

aux côtés des Insurgents. Non seulement il finança une partie du déplacement des autres officiers mais il équipa les soldats

américains qui lui furent confiés après la bataille de Brandywine. Selon un document de l’avocat Gérard, La Fayette aurait engagé

près de 300 000 livres de dépenses en 1777 (armement de la Victoire inclus), les profits sur la revente de la cargaison n’ont donc

pas couvert ces dépenses.

Un rôle mérite d’être souligné : celui de la duchesse d’Ayen. Si La Fayette n’avait pas voulu prévenir Adrienne enceinte de sept mois,

de son départ, je suis persuadé que La Fayette avait en revanche averti cette redoutable femme d’affaires de son projet

d’armement pour l’Amérique. Le dossier d’assurances de la Victoire, même s’il est incomplet, me semble abonder dans ce sens.

Patrick Villiers,

Professeur des universités, université du Littoral-Côte d’Opale.

(1) La Fayette, “Mémoires, correspondances et manuscrits”, Paris, 1837, 2 tomes.

 

Patrick Villiers - La Fayette - Editions Monelle Hayot

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