Bordeaux Aquitaine Marine

La triste carrière du «Ville de Bordeaux» (1836-1852)

1. Autour du Ville de Bordeaux - Du Ville de Bordeaux à la rivière Torrens en passant par le Grand Père Rieu

Que vient faire le Grand Père Rieu avec ce trois mâts sur lequel il n’a pas navigué et la rivière Torrens qu’il n’a pas remontée ? C’est une histoire tirée par les cheveux . Une histoire pour amateur d’histoires petites et grandes. Du Ville de Bordeaux, il ne reste que que le tableau arrière, que je n’ai pas vu et la figure de proue devant laquelle je suis restée interloquée . Un simple marin maniant le harpon mais avec comme titre de la légende « Ville de Bordeaux » . Le Ville de Bordeaux construit à Bordeaux en 1836 est parti à la chasse à la baleine dans les mers du Sud. Hélas pour lui, par la suite, son capitaine a fait du commerce illégal en Australie et le trois mâts s’est retrouvé porte lanterne de 1848 à 1852 à l’embouchure d’une petite rivière . Et ce n’est pas tout, destin ignominieux pour ce fier mais très robuste bateau, il est devenu soute à charbon ambulante avant de partir à la casse en 1860.   C’était la première figure de proue d’une collection exposée au musée de Port Adélaïde que j’ai eu le plaisir de visiter lors de notre dernier jour complet en Australie juste avant notre départ pour Sydney pendant que les autres vacanciers se reposaient sur un banc face à la mer. Cette figure de proue avait été restaurée avec amour et plus tard je j’apprendrai comment elle a survécu au démantèlement du voilier. Évidemment, avec sa construction en 1836 sur les chantiers navals de Bordeaux, le Ville de Bordeaux était contemporain de l’implantation dans le sud de l’Australie de cette colonie formée d’hommes libres dont les habitants d’Adelaide sont si fiers. Après de longues années de tergiversations du parlement du Royaume Uni, le projet de Wakefield bien servi par Gouger, son secrétaire philanthrope qui s’en fit l’ardent avocat, finit par être accepté . Il s’agissait d’implanter en Australie du Sud des gens modestes aspirant à une vie meilleure. L'idée maitresse de Wakefield était que le gouvernement devait contrôler les terres et ne les vendre que si le prix des terrains à vendre se situait à un niveau assez haut pour le rendre inabordable aux ouvriers agricoles et aux journaliers. L'argent recueilli par la vente des terres était utilisé pour faire venir des émigrants travailleurs qui devaient travailler dur pour les colons déjà installés avant de pouvoir acquérir une propriété. La décision précisait que les colons pourraient s’installer dans cette région à condition de ne pas porter préjudice aux premiers occupants. Le premier débarquement de colons, avec Gouger comme secrétaire général, eut lieu en novembre 1736, à Glenelg . Mais la proclamation de l’implantation de la nouvelle colonie n’eut lieu que le 28 décembre, le lendemain de l’arrivée du HSM (Her Majesty’s Ship) Buffalo, qui amenait le représentant de sa majesté William lV, le futur Gouverneur, Sir John Hindmarsh . Aujourd’hui, le syndicat d’initiative de Glenelg abrite un grand tableau, peint plusieurs années après, qui représente la cérémonie de «la Déclaration», acte fondateur de la colonie de l’Australie Méridionale. Et n’y cherchez pas parmi les dames, comme je l’ai fait, Harriet l’épouse de Gouger. Elle était, à l’arrière, dans la tente entrain d’endurer les douleurs de l’enfantement d’un petit garçon qu’elle mettra au monde le lendemain. Joie de courte durée pour Gouger qui perdra dès mars 1837 et sa femme et son fils.  Proclamation de la colonie de l’Australie du Sud tableau de Charles Hill Ils ont débarqué à Glenelg me direz-vous . Alors pourquoi Adélaïde ? D’abord cette côte est incroyablement malsaine , sans port en eau profonde. Ce n’était que boue, palétuviers et marécages . Et pas d’eau non plus pour y implanter une ville . C’est le Colonel William Light, le topographe en chef l’expédition, qui a imposé le choix du site d‘Adélaïde situé plus loin, dans les terres, près du fleuve Torrens qui bien sûr ne se nommait Torrens à cette époque mais Karra Wirra Parri, nom donné par le peuple Kaurna qui occupait cette région . Il a été nommé Torrens d’après le Colonel Robert Torrens économiste célèbre membre fondateur important de la ville . Ce fleuve de 86 km et ses affluents irriguent les plaines de la région d’Adelaide . Ils sont bien capricieux et ont donné beaucoup de fil à retordre aux nouveaux venus et à leurs descendants . Le fleuve Torrens source d’eau potable baigne le nord de la ville et a été suffisamment dompté pour qu’on puisse maintenant se promener agréablement sur ses rives. Et bien, c’est le fils de ce Torrens, nommé également Robert Torrens, receveur des douanes depuis 1840 à Adélaïde qui a saisit le Ville de Bordeaux soupçonné de faire du commerce entre les ports d’Australie ce qui était interdit à tous les étrangers. Si le colonel Light avait choisi d’implanter la future ville d’Adelaïde près de la source d’eau potable, tous les contacts avec l’extérieur et l’arrivée des immigrants se faisaient par la mer. Il était donc essentiel qu’un port accompagne la nouvelle ville . Light choisit le site de Port River décrit par un navigateur quelques années auparavant . Mais quel port ! Il était formé par l’embouchure peu profonde d’une petite rivière qui s’étalait dans la boue et les marais gîtes de hordes de moustiques . Il lui donna le nom de Port Creek.   Une tribu d’aborigènes sur les rives de la rivière Torrens - 1850 (Alexander Shramm) Dès janvier 1837 le premier Maître de port s’installa sur les lieux qui en 1840 prirent le nom de Port Adélaïde, Adélaïde étant le prénom de la reine consort épouse de William lV. Les gros bateaux ne pouvant accoster, de petites embarcations faisaient la navette . Pour rejoindre Adélaïde à marée basse, les immigrants devaient crapahuter au milieu de la boue, des palétuviers et des dunes . Light avait bien conçu de creuser un canal entre les deux centres . Mais la colonie était bien trop impécunieuse pour réaliser un tel projet . L’endroit, qui était sujet à inondations lors des grandes marées, et qui manquait aussi cruellement d’eau potable gagna le surnom de port Misery. Voilà donc sur quel site le Ville de Bordeaux veillait après avoir parcouru les mers du Sud . Il ne reste plus qu’à parler du lien qui unit ce trois mâts au grand-père Rieu. Il est un peu tiré par les cheveux mais c’est bien grâce à lui que j’ai pu découvrir de façon plus approfondie la triste destinée du Ville de Bordeaux . A la recherche de détails sur le Var, trois mâts à moteur sur lequel François Rieu avait embarqué pour venir en Nouvelle-Calédonie, je suis tombée sur le site fort intéressant d’Alain Clouet qui étudie la flotte de Napoléon lll et j’ai utilisé ses renseignements pour décrire le Var . Pendant que ça pouvait l’intéresser, je lui ai envoyé la photo de la fameuse figure de proue . Et oui, justement, il s’était penché aussi sur le triste sort de notre trois mâts dont il m’a envoyé l’histoire que voici . Françoise Arrighi

Le « Ville de Bordeaux » – Une triste carrière

En 1836, le trois-mâts baleinier Ville de Bordeaux du port de 622 tonneaux, est mis à l’eau dans le chantier de M. Courau à Bordeaux pour le compte de l’armateur bordelais Auguste David 1 . C’est un des rares baleiniers, peut-être le seul construit à Bordeaux au 19e siècle. C’est ce qui fait son originalité mais pas seulement. En effet, il ne cessa de défrayer la chronique locale tout au long de sa vie passée en Australie.   Le Ville de Bordeaux sous le commandement du capitaine Largeteau part en février 1837 pour son premier voyage baleinier qui commence par les zones de pêche autour des îles Sandwich. Les instructions données à Largeteau par son armateur sont clairement définies : « le voyage serait de vingt mois ou deux ans au plus, et que le chargement à obtenir de 3.000 barils d’huile ». Au cours des années 1838 et 1839, Largeteau envoie des rapports rassurants indiquant « sans annoncer un résultat très favorable, promettait l’espoir d’un retour prochain avec son chargement complet ». Le 19 février 1840, Largeteau écrivait que « naviguant dans les mers de la Nouvelle-Zélande, signalait à son armateur diverses avaries survenues au navire, et, tout en annonçant son peu d'espoir de compléter son chargement, déclarait qu'il n'y aurait pour lui de relâche qu'à Bordeaux 2  ». On le retrouve pour une brève escale à Akaora (Nlle Zélande) en janvier 1840 d’où il appareille pour Sydney où il arrivera le 28 mars. Lors du débarquement, le capitaine Largeteau informe les autorités douanières que son navire a besoin de réparations. Dans les jours qui suivent, le navire est inspecté par les autorités et déclaré non-navigable. Les travaux à engager semblent en outre considérables (10.000 £). Le navire est immobilisé sur place. En mai, Largeteau cherche des acquéreurs pour le navire et sa cargaison (3300 barils « d’huile noire » et quelques tonnes de chair de baleine). Si la vente de la cargaison fut rapide au prix de 2.678 £, il n’en alla pas de même du navire. Une première vente aux enchères publiques le 8 mai à un certain William Srewart pour 1.250 £, fut annulée pour cause non-paiement. Remis en vente le 7 juillet, le navire fut adjugé à nouveau 1.250 £. Le nom de l’adjudicataire est M. Abercombry. Mais le même jour, Largeteau écrivait sur l’acte de francisation qu’il avait transféré un tiers du navire au sieur Joubert, de Sidney, et les deux autres tiers au sieur Bernard, qui, plus tard, dès le 20 août suivant, transféra ces deux tiers au sieur Joubert. Il convient de noter que Joubert et Bernard , binationaux franco-anglais étaient ses agents à Sydney. Cet acte rendait nulle la vente à M. Abercombry. Largeteau a « oublié » une formalité : Auguste David le propriétaire du navire n’a pas été informé de la vente, rendant cette dernière illégale. Il empoche le produit de la vente et s’enfuit discrètement en Inde quelques jours plus tard. L’acte de baraterie est dès lors caractérisé. C’est seulement le 24 juillet que Largeteau informa son armateur de sa relâche à Sidney, par suite d'avaries plus considérables, du procès-verbal d'avaries et des ventes de la cargaison et du corps du navire. Les nouveaux propriétaires franco-anglais 3  furent encouragés par les autorités locales à conserver le pavillon français et à trouver un capitaine français. Ils remirent en état le Ville de Bordeaux. Le nouvel équipage était de 35 marins dont quelques marins français de l’ancien équipage ayant accepté de rester à bord. Le 26 août 1840, le Ville de Bordeaux enfin réparé, quitte Sydney. Une organisation contraire aux usages fut mise en place à bord par l’armateur. Le commandement du bateau fut confié à un superintendant, Thomas Lyell Symers, seules les opérations journalières restèrent du domaine du capitaine Pierre Parnelle (précédemment lieutenant de vaisseau de la marine française). Cette organisation inhabituelle ne pouvait que conduire à des dissensions au sein de l’équipage et c’est ce qui arriva. Dès le départ de Sydney, des marins refusèrent de faire leur quart et le navire ne put quitter le port. Un contingent de marins du HMS Favorite dur être transféré sur le Ville de Bordeaux, pour hisser les voiles et appareiller. Le départ eut finalement lieu le 27 août 1840 pour Lombok (Indonésie) en passant par le détroit de Torrès et Port Assington. Le but officiel du voyage était de faire du trading. Mais en réalité, les instructions qu’avait reçu Symers étaient de se débarrasser du navire en le vendant au plus offrant. Arrivé à Lombok, il chercha en vain à vendre le bateau. Dès lors, contrairement à ses instructions, il acheta une cargaison de 130 tonnes de paddy 4 , 300 sacs de riz, 25 poneys du Timor et d’autres marchandises asiatiques, avec l’intention de la revendre dans la colonie de Swan River en Australie Occidentale. Avant le départ de Lombok, il reçut la visite d’un certain Walter Waston Hughes, capitaine du brick Hero et trafiquant d’opium. Le Ville de Bordeaux partit de Lombok pour arriver à Fremantle le 28 novembre. Bien qu’il ait déchargé et vendu une partie de sa cargaison, ses activités furent, à ce qu’on dit, sanctionnées par le gouvernement d’Australie occidentale, car étant en contravention avec le Navigation Act de Grande-Bretagne qui interdit aux navires n’appartenant pas à ses ressortissants ou aux navires enregistrés à l’étranger de faire du commerce entre ports de l’empire britannique. Les douanes auraient aussi permis au Ville de Bordeaux de transporter un petit lot de farine, de bœuf et de porc appartenant au gouvernement pour ravitailler la colonie de King George Sound (état d’Albany). C’est là que le capitaine Parnelle fut remplacé par Henri Bon, lui aussi ancien officier de la marine française, pour le transit jusqu’au port suivant de Holdfast Bay en Australie du sud. Ce remplacement avait été officialisé sur le registre du bord par le Magistrat Résident de l’Albany. C’est probablement cette nomination qui incita quelques matelots britanniques à montrer une humeur de « mutins ». Cependant, la majorité de l’équipage continua à suivre les ordres.  Port Adélaïde 1846 peint par Georges French Angas - Le Ville de Bordeaux apparaît avec sa coque blanche à droite du tableau. Après avoir fait un bref séjour à King George Sound, le Ville de Bordeaux partit pour Holdfast Bay où il arriva le 29 janvier 1841. Là, Symers agissant en tant que superintendant, fit l’achat de 2000 moutons auprès d’un éleveur local. Ces moutons furent chargés à bord et vendus à l’île Bourbon 5 , aux dires du capitaine Biron. Symers notifia aux douanes du port d’Adélaïde l’arrivée du Ville de Bordeaux, mais omis de produire les papiers du bord. Dans le même temps, un des membres de l’équipage, le matelot breveté John Lloyd écrivit au Magistrat Résident d’Adélaide et refusa d’obéir aux ordres du capitaine Biron jusqu’à l’arrivée de la réponse du magistrat. Une douzaine de matelots suivirent le mouvement et furent consignés dans un local du bord, nourris seulement de pain et d’eau 6 . Le soir du 12 février, le Ville de Bordeaux reçut la visite du Percepteur des Douanes Robert Richard Torrens qui avait été averti du contenu de la lettre de Lloyd et qui soupçonnait la cargaison de moutons 7  déclarée comme allant à Fremantle, d’être en violation des Navigation Acts. Après deux tentatives pour rencontrer Symers qui était toujours « à terre » quand il venait à bord, Torrens informa le second capitaine John William Charlton que la cargaison de moutons ne pourrait être chargée à bord. De plus, le navire devrait se rendre à Adélaïde pour subir une inspection complète. Au matin du 14 février, les douaniers John Anthony et John Lockyer montèrent à bord sur ordre de Torrens et du gouverneur George Gawler, pour placer le navire sous le commandement d’un pilote et rejoindre Adélaïde. Ce qui arriva ensuite varie selon les sources historiques. D’après le journal de bord du Ville de Bordeaux, l’équipage reçut l’ordre de lever l’ancre, alors que Anthony et Lockyer ne pouvaient prouver qu’ils étaient autorisés à saisir le navire. Cependant Anthony déclara plus tard sous serment que Symers pris le commandement en menaçant tous ceux qui s’opposeraient au départ de les tuer un par un. Quelque soit la version, le Ville de Bordeaux fit voile dans le golfe de St. Vincent avec Symers à la barre. Il laissa la possibilité aux deux douaniers de débarquer immédiatement. Lockyer accepta l’invitation, mais Anthony refusa car il « n’avait pas accompli son devoir ». Le Ville de Bordeaux quitta rapidement Holdfast Bay. Torrens fut immédiatement prévenu. Il réquisitionna immédiatement une baleinière et s’élança à la poursuite du navire accompagné de l’inspecteur de police Alexander Tolmer, mais il dut rapidement y renoncer. Les deux hommes montèrent alors à bord du vapeur à roues Courier pour poursuivre leur chasse. Le Courier, après un départ laborieux se mit à la recherche du Ville de Bordeaux dans le golf St Vincent. Les trois jours suivants, le Courrier et le Ville de Bordeaux sillonnèrent le golfe sans jamais se croiser. L’après-midi du 17 février, Lloyd et d’autres mutins du Ville de Bordeaux montèrent sur la dunette pour exiger le retour du navire à Holdfast. Selon le journal de bord, la demande fut refusée et les échanges verbaux qui s’ensuivirent furent violents. Dans son témoignage le douanier Anthony rappelle que Lloyds et les mutins demandaient leur retour à Holdfast à cause des restrictions sur leurs rations. Il affirma en outre que Symers menaçait les hommes avec ses pistolets quand ils refusèrent de quitter la dunette, ce que le journal de bord ne mentionne pas. Ils revinrent voir Symers une deuxième fois, réussirent à le ceinturer cependant que d’autres mutins prenaient la barre. Le Ville de Bordeaux arriva à Holdfast Bay et fut saisi immédiatement par la douane. Il fut remorqué dans le port dès le lendemain et Symers et Biron furent inculpés. Le motif de l’inculpation était la violation des Navigation Acts, le navire ayant fait une escale dans un port britannique. Le juge ordonna donc que le navire fut attribué au gouvernement britannique. Le 8 mars 1842, la corvette française l’Héroïne, commandée par le CF Favin-Lévêque, arrive à Holdfast Bay. A son bord se trouve Didier Joubert chargé d’enquêter sur la confiscation du Ville de Bordeaux et de faire un rapport au gouvernement français. Malgré ses demandes pour récupérer le navire au nom du gouvernement français, le nouveau gouverneur de la colonie, Sir John Grey refusa la restitution. Joubert dut donc réembarquer sur l’Héroïne un mois plus tard. Le gouvernement français trouva finalement un arrangement avec les anglais qui acceptèrent de dédommager le propriétaire d’un montant de 4.000 £. Cette somme fut consignée en Angleterre en attendant un jugement en France. En attendant le règlement du contentieux franco-britannique, le navire resta mouillé dans Port River. Mal entretenu, il se dégrada rapidement. En 1846, le peintre George French Angas fit un tableau du navire à l’abandon en face des magasins de la Cie d’Australie du Sud. Il était alors utilisé comme bateau-feu à l’entrée de Port River jusqu’en 1852, date du rachat de la coque par un charpentier du nom de Fletcher qui le dépeça dans son chantier. Seuls furent conservés la figure de proue (un homme barbu tenant un harpon) et le tableau arrière du navire, que l’on peut encore admirer au « South Australian Maritime Museum». Largeteau fut traduit en justice devant le Tribunal de la Seine le 9 juin 1846 qui déclara nulle le vente du navire, comme entachée de baraterie, et alloua l’indemnité de 4.000 £ (100.000 frs) consignée en Angleterre, à l’armateur Auguste David, légitime propriétaire du navire. Alain Clouet Sources - James Hunter, History Trust of South Australia, ‘Ville de Bordeaux’, - SA History Hub, History Trust of South Australia, - Procès du capitaine Largeteau - in Archives du Commerce, T37-1, 1846  

3. Compte-rendu du procès tenu au tribunal de la Seine à Paris en 1846

« — Baraterie. — Indemnité de 1oo,ooo francs accordée par le Gouvernement anglais. Le Tribunal de commerce de la Seine vient de résoudre aujourd'hui, à l'occasion de faits de baraterie, plusieurs questions de droit maritime d'une grande importance et qui intéressent tous les armateurs. Il s'agissait d'examiner si un capitaine avait le droit de vendre un navire dont le commandement lui avait été confié, et dans quelles circonstances ce droit peut être exercé. Voici les principaux considérans du jugement, qui suffiront à faire connaître les faits : - Attendu que des faits et documens du procès, il résulte qu'Auguste David, armateur de Bordeaux, fit construire, en 1836, un navire à trois mâts, du port de 622 tonneaux, appelé la Ville-de-Bordeaux ; - Qu'il fut armé à ses frais, pourvu d'un acte régulier de francisation, et expédié, en février 1837, dans les mers du Sud pour la pêche de la baleine, sous la conduite du capitaine Largeteau ; - Que parmi les instructions détaillées par lui données au capitaine dans la forme ordinaire, il était dit que le voyage serait de vingt mois ou deux ans au plus, et que le chargement à obtenir de 3,ooo barriques d'huile ; - Attendu que les premières communications du capitaine Largeteaux en cours de voyage pendant les années 1838 et 1839, sans annoncer un résultat très- favorable, promettaient l'espoir d'un retour prochain avec son chargement complet ; - Que, le 19 février 1840, ce dernier, naviguant dans les mers de la Nouvelle-Zélande, signalait à son armateur diverses avaries survenues au navire, et, tout en annonçant son peu d'espoir de compléter son chargement, déclarait qu'il n'y aurait pour lui de relâche qu'à Bordeaux ; - Que, cependant, loin que cette dernière prévision ait pu se réaliser, il arrivait à Sidney (Nouvelle-Zélande) le 26 mars 184o ; - Qu'aussitôt après, il choisissait, pour consignataires dudit navire, les sieurs Joubert et Murphy, négocians français, établis dans la colonie ; - Que, le 28 mars, des experts, appelés par ces derniers pour visiter le navire, signalèrent une voie d'eau et diverses avaries ; qu'ils recommandèrent d'alléger le bâtiment, et de le décharger même au besoin ; -  Que, deux jours après, Joubert et Murphy firent publier dans les journaux de Sidney, des 18 mars, 2 et 4 avril, que des offres seraient reçues par eux pour un prêt à la grosse d'une somme 1o,ooo livres sterling sur le corps et la cargaison de la Ville-de-Bordeaux, pour les réparations à faire à ce navire ; - Qu'ils firent également annoncer dans les mêmes journaux des 7 et 9 du même mois, la vente à l'encan de 3,3oo barils d'huile noire et de quelques tonneaux de fanon de baleine, provenant de la cargaison du navire la Ville-de-Bordeaux ; - Que cette vente eut lieu le lendemain et produisit une somme de 2,678 liv. sterling à peine suffisante pour payer les frais affectés de séjour à Sidney ; - Attendu qu'après le déchargement du navire, les experts procédèrent de nouveau à sa visite, sur la demande de Joubert et Murphy ; -  Qu'il résulte de leur rapport qu'après avoir reconnu les avaries, ils déclarèrent d'une opinion unanime que, pour mettre le navire en état de tenir la mer, une grande dépense était indispensable ; » - Attendu qu'après une tentative infructueuse de Joubert et Murphy pour obtenir les agrès et fournitures nécessaires à la réparation à des prix modérés, le corps du navire fut mis en vente par le capitaine Largeteau, et adjugé une première fois aux enchères publiques, le 8, à un sieur Williams Stewart, moyennant la somme de 3,2o1 liv. st., et, par suite de non-paiement de ce dernier et de sa disparition de la colonie, revendu de nouveau, le 7 juillet, à un sieur Abercombry et compagnie pour la somme de 1,25o liv. st. ; » Que c'est seulement le 24 juillet 184o, et ces faits accomplis» que le capitaine Largeteau informa son armateur de sa relâche à Sidney, par suite d'avaries plus considérables, du procès-verbal d'avaries et des ventes de la cargaison et du corps du navire ; - Que ces ventes, quoique présentant les apparences de la légalité, n'étaient pas sérieuses, puisqu'à la même date, le capitaine Largeteau déclarait, sur l'acte même de francisation, qu'en vertu des pouvoirs dont il était revêtu par l'art. 237 du Code de commerce et de l'art. 5 de la police d'assurances de la place de Bordeaux, il avait transféré un tiers du navire au sieur Joubert, de Sidney, et les deux autres tiers au sieur Bernard, qui, plus tard, dès le 2o août suivant, transféra ces deux tiers au sieur Joubert ; - Attendu que le 26 août suivant, la Ville-de-Bordeaux, complètement réparé, reprit la mer, sous le commandement du capitaine Parnel, sous pavillon français, avec un équipage anglais ; - Qu'en cours de voyage, Parnel fut remplacé par Symers, et que, par suite de contravention aux lois de douane anglaises, ce navire, employé au cabotage inter-colonial, fut saisi par les officiers de la douane de Port Adélaïde, à la fin de janvier 1841 ; - Que néanmoins, sur les réclamations de Joubert, le Gouvernement anglais accorda une indemnité de 4,ooo liv. st. ( soit 1oo,ooo fr.), déposés à la trésorerie anglaise. Le Tribunal a déclaré nulle la vente du navire, comme entachée de baraterie, et alloue l'indemnité de 1oo,ooo fr. à M. David, légitime propriétaire du navire. (Jugement du 9 juin.).
1. Autour du Ville de Bordeaux par Françoise Arrighi 2. La triste carrière du Ville de Bordeaux par Alain Clouet 3. Compte-rendu du procès tenu à Paris en 1846 (Photos de Françoise Arrighi)
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