Bordeaux Aquitaine Marine

Le détournement de l'Adour à Bayonne

(25 octobre 1578)

1. Historique

Extrait de "Eau et Industrie" n° 35 de Mai 1979 récupéré à l'agence de l'eau Adour-Garonne de Toulouse. Il décrit en détail les tenants et les

aboutissants du détournement de l'Adour à son embouchure.

Les divagations de l'Adour à son embouchure

 A l'époque glaciaire, l'Adour était un fleuve puissant qui se jetait dans l'Atlantique à la hauteur de Capbreton, et sa force d'arrachement était telle

qu'un profond sillon subsiste dans l'océan sous forme de gouffre marin : le Gouf de Capbreton, qui, à 35 km au large, atteint encore 1 000 à 1500 m

de profondeur avant de se fondre dans la grande déclivité océanique à 50 km de la côte. Une particularité en découle : même en phase de grosse

tempête, l'océan reste calme en surface au-dessus de ce Gouf, une vraie " mer d'huile " qui, pour les navigants, donne toujours un attrait particulier

au mouillage à Capbreton.

Dans son étude des côtes de France à l'époque gallo-romaine (2e siècle de notre ère), E.Derancourt (1935) signale, à partir des cartes de Ptolémée,

qu'à cette époque l'embouchure de l'Aturus (Adour) se situait à 1800 m à l'intérieur des terres actuelles, à 1500 m environ au sud de Capbreton,

presque en face du Gouf de Capbreton.

Selon les hypothèses de Ch. Duffart (1897), l'Adour se jetait un peu plus tard dans l'océan (il y a de cela à peu près dix siècles) par plusieurs bras, le

principal à l'horizontale de Capbreton, les autres plus au Nord en partant de Dax, en passant par Magescq, la dépression de Soustons et le havre de

Vieux-Boucau. On pouvait parler alors d'un véritable delta de l'Adour et les divers étangs subsistant encore sur les lieux en sont des témoins avec

les lits qui les environnent, comportant des traces d'alluvions arrachées incontestablement aux roches pyrénéennes.

Au Moyen Age, l'embouchure unique se serait trouvée à la Pointe des Gahets ; ensuite, l'Adour se serait jetée au nord de Capbreton, en face des

étangs de Hardy, et enfin, plus tard, l'embouchure aurait remonté jusqu'à Vieux-Boucau (Vieille Bouche), alors appelé Port-Labrit ou Le Plech.  Dans

une telle région se sont éternellement entremêlées les forces des éléments naturels : l'agressivité des redoutables tempêtes du Golfe de Gascogne,

la poussée irrésistible des débordements périodiques du fleuve en temps de crue et les mouvements imprévisibles des masses de sable. On estime

que l'océan peut apporter 15 à 18 m3 de sable par an sur chaque mètre de littoral.  

L'Adour à Port d'Albret

On raconte que c'est un cataclysme qui a dévasté tout le Sud-Ouest au début du XIVe siècle (la date en a été perdue dans les mémoires : 1310 ou

1330 ?) qui, survenant au moment de la fonte des neiges, a gonflé en quelques heures tous les affluents pyrénéens de l'Adour et transformé le

fleuve en une masse torrentielle irrésistible d'eaux boueuses. En même temps, la tempête déchaînée sur l'océan devant Capbreton accumulait sur

la côte des masses de sable au point de former une barre face au Gouf. bloquant brusquement la sortie en cet endroit.

L'Adour se précipita alors vers le Nord sur une largeur de 400 m,arrachant tout sur son passage. traversant Ondres et le pays de Labenne,

engloutissant les étangs voisins, absorbant le lac d'Hossegor, ravageant le territoire de Soustons pour trouver enfin au Plecq, l'issue qui lui

permettait de se jeter dans l'océan.

Le calme revenu, un nouveau cours de l'Adour était né, long de 28 km au-delà du tournant de Bayonne et se terminant par une nouvelle

embouchure : le Boucau de Marensin (Vieux-Boucau maintenant) et donc par un nouveau port à qui on donna le nom de Port d'Albret. Une sortie

secondaire demeurait toutefois à Capbreton, mais rarement praticable pour les navires un peu importants.

Les Bayonnais qui furent sauvés de cette façon d'une inondation catastrophique se trouvaient d'un seul coup à une trentaine de kilomètres de

l'embouchure de leur fleuve, avec sur le dos la concurrence imprévue de populations portuaires fort actives à Port d'Albret et à Capbreton, tout de

suite prêtes bien entendu à profiter de cette nouvelle position pour les ruiner.

Nous sommes sous les Plantagenets, et l'on sait qu'Aliénor, fille du duc Guillaume d'Aquitaine, répudiée avec sa dot en 1152 par Louis de France

(qui devint Louis VII), s'était remariée deux mois après avec Henri Plantagenet, qui, lui, devenait le Roi d'Angleterre Henri II. Pour la France

capétienne, c'était une catastrophe politique qui allait nous valoir la future Guerre de Cent Ans, et en tout cas pour le Sud-Ouest, trois siècles

pendant lesquels l'Aquitaine (la prononciation anglaise amena " la Guyenne ") fut une province anglaise très florissante.

Nos concitoyens du Sud-Ouest connurent sous la domination de ces Anglais une période de prospérité et entre autres la navigation était très

développée sur l'Adour dans les deux sens, avec une batellerie fluviale appropriée de conception locale décrite par François BEAUDOIN.

conservateur du Musée National de la Batellerie à Conflans-Sainte-Honorine. dans son livre " Les Bateaux de l'Adour " (Bayonne, Musée Basque,

1970). Des plateaux plats comme le coureau (qui remonte à l'époque des Wisigoths), le chalands, les grandes galupes de 24 m de longueur, et enfin

pinesse (parce que construite en pin) de 8 à 9 m de long.

Sur ce fleuve actif, le trafic est important: on importe " pébe et lane " des épices et de le laine, des pipes de cidre, du sel, du blé, des tonneaux de

baleine, du minerai de fer, de la morue, des sardines. On exporte la résine, des " taoules " (planches de sapin), de la poix, du liège et naturellement

les vins du Marensin qui sont au sommet de leur renommée, fort prisés des Anglais. Le trafic par mer s'effectue sur des galions.

 Bayonne lutte pour redevenir un port

 La région voit le passage des troupes anglaises du comte de Derby, un des vainqueurs de Crécy, de Henri de Lancastre, du Prince Noir, qui, tour a

tour, viennent guerroyer en France, tandis que des corsaires bayonnais prêtent main-forte à la marine anglaise. Mais localement s'est instituée une

lutte d'influence sans pitié, et on en vient même aux mains entre Port d'Albret, Capbreton et Bayonne. Si Bayonne réussit à s'assurer des privilèges

compensateurs sur le commerce maritime de ses deux petites cités rivales, la métropole bourgeoise souffre dans son activité traditionnelle et

périclite.

Finalement, Messieurs les Anglais seront  boutés hors de France, on le sait, sous Charles VII par l'armée royale de Jeanne d'Arc, qui, après l'épisode

d'Orléans et le bûcher à Rouen, resta commandée par le célèbre Dunois. En 1451, les Français mettent le siège devant Bayonne, puis barrent

l'entrée de l'Adour à Port d'Albret, et deux ans plus tard, à Castillon, sur la Dordogne, c'est la grande victoire terminale... On remarquera que pour

une fois les Français qui avaient perdu bien des batailles avaient en fin de compte tout de même su gagner une guerre !

Le "détournement" par Louis de Foix en 1578

 Devenus Français, les Bayonnais intriguent alors si fort auprès des rois successifs qu'ils vont être récompensés de leur ténacité, d'abord sous Louis

XI, par un droit de taxe sur les marchandises entrant dans les ports voisins de Saint-Jean-de-Luz, Capbreton et Port d'Albret, puis sous Charles IX qui

ordonne en 1562 de rechercher la solution pour donner au fleuve une embouchure à Bayonne. Et on peut commencer à creuser un chenal direct à

la mer en partant de la proximité de la ville.

Le 8 février 1571, le roi désigne Maître Louis de FOIX pour diriger les travaux. On sait de cet architecte-ingénieur qu'il naquit à Paris et vécut

longtemps en Espagne, faisant partie du corps de techniciens qui, sous les ordres d'architectes espagnols, construisirent pour Philippe II d'Espagne

l'immense château royal de l'ESCURIAL, au nord de Madrid, dont la construction dura vingt-deux ans, de 1562 à 1584.

La dite construction était déjà bien avancée lorsque Charles IX débaucha son ingénieur français, lui ordonnant de se rendre sur les lieux à Bayonne.

Il y dresse un devis très complet des travaux et obtient à Paris une provision de 30000 livres-tournoi correspondant à son montant. On termine

bientôt le creusement du chenal vers l'Atlantique à travers les dunes de sable et on construit un barrage et un nouveau havre à TROSSOAT, à trois

kilomètres de Bayonne, à l'endroit où le fleuve se tournait alors à angle droit vers le Nord.

Ces travaux s'exécuteront sous le règne d'Henri III selon le plan prévoyant que... " La fermeture de la rivière aura une largeur de cent cinquante

toises (une toise = 1.949 m). Il faudra faire une bonne charpenterie propre à supporter le fardeau de ladite rivière. Elle comprendra trois rangées

d'arbres équarris, ferrés par le bout, qui seront enfoncés d'une toise en terre, ou davantage si le sol le permet. Soixante-quinze piliers par rangée,

terminés par une queue d'aronde, pour y entrer le mâle aisément "...

Ce barrage provisoire de TROSSOAT sera remplacé rapidement par une solide muraille de pierre, pièce maîtresse du nouveau port de Bayonne. Des

difficultés de tous genres surgirent, et Capbretonnais et Boucalais firent de leur côté l'impossible pour contrarier les travaux. C'est une violente

tempête qui va tout régler : la NIVE déferle en une crue subite, menace d'engloutir toute la ville de Bayonne, mais par une formidable chasse d'eau

pousse l'Adour qui ouvre le nouveau passage. Cela se passait le 25 octobre 1578, et Louis de FOIX venait de réussir le " détournement " de l'Adour.

On retrouvera l'ingénieur un peu plus tard dans la région, attachant son nom à la construction du très beau phare de Cordouan. planté hardiment à

63 m de hauteur sur le rocher de même nom au large de l'estuaire de la Gironde, et dont l'édification traînera pendant vingt-six années. de 1584 à

1610.

Depuis : 400 ans de problèmes avec la " barre de l'Adour "

 Mais le cadeau de Louis de FOIX aux Bayonnais en 1578 se révélera un peu empoisonné, Car à la nouvelle embouchure (le nouveau BOUCAU). il y a

l'Atlantique... et il y a le sable ! Le fleuve dériva d'abord à l'intérieur de son nouvel estuaire : vers le sud de la côte d'Anglet, pour former près de la

chambre d'Amour " plusieurs passes sinueuses, et très vite il y eut formation d'un maudit banc de sable, véritable haut fond en plein travers de

l'estuaire lui même : la " barre de l'Adour ".

De siècle en siècle pendant 400 ans, il fallut procéder à des endiguements de plus en plus rallongés, toujours pour chercher à resserrer le fleuve

entre les deux rives en repoussant l'envahissement latéral des sables, le but étant de concentrer l'effet de chasse d'eau produit par le jusant. Mais

chaque fois qu'on allonge les digues, la barre se recule d'autant, et elle est toujours là !

Il faut draguer la passe sans arrêt. On estime que 5 millions de mètres cubes d'eau de mer entrent par chaque marée de six heures, auxquels

s'ajoutent au jusant les 17 millions de mètres cubes venus de l'amont. En moyenne, le débit est de 1000 m3/s, trois fois celui de la Seine à Rouen.

Sable et alluvions sont là en mouvement perpétuel incontrôlable.

Dragages et endiguements semblent bien être les malédictions qui poursuivent les Bayonnais, ainsi punis d'avoir voulu " détourner " l'Adour à leur

profit (prétendront certains). Le meilleur estuaire n'eût-il pas été - ni au droit de Bayonne ni à Vieux- Boucau/Port d'Albret - mais à Capbreton en

face de ce providentiel " Gouf de Capbreton " un sillon marin qui semble le tracé naturel le mieux accepté par l'Atlantique, et où il serait même plus

facile (apparemment) de retenir les sables ?

2. Un autre point de vue ...

Extrait du livre de Jean Baptiste Bailac, Nouvelle chronique de la ville de Bayonne, par un Bayonnais, imprimé chez Duhart- Fauvet,Bayonne,1827 p

139.

1500 ... L'Adour change de lit

Dans le moment où la découverte de l'Amérique allait ouvrir aux Bayonnais une nouvelle source de prospérité, un événement extraordinaire frappa

du coup le plus funeste leur commerce maritime. On sait qu'il existe à l'embouchure de l'Adour une barre ou digue, entretenue par un éboulement

continuel de dunes mouvantes. Le fleuve, par la force de son courant, s'y fraye plusieurs passages, qui sont en même temps ceux des vaisseaux, et

se décharge ainsi dans l'Océan.

Vers l'année 1500 à la suite d'un orage, une quantité prodigieuse de sable, amoncelée sur cette digue, en fit une barrière impénétrable. Les eaux de

l'Adour, refluant avec violence sur elles-mêmes forcèrent leur lit du côté de la plaine sablonneuse de Capbreton ; elles prirent en partie leur cours le

long de la côte vers Capbreton et jusqu'à Messanges, à environ sept lieues de distance de la ville. Tous les travaux exécutés alors et depuis, pendant

près de quatre-vingts ans, ne purent fermer ce nouveau canal d'écoulement, d'où résulta une diminution sensible dans le courant du bras principal,

que les sables comblèrent graduellement. Dès l'année 1511, comme on le voit dans une ordonnance de ce temps, les gros navires  ne pouvaient

arriver à Bayonne que par le nouveau canal.

Cependant les habitans de Capbreton, s'applaudissant d'un événement qui leur créait une nouvelle existence, reçurent dans leur port un grand

nombre de bâtimens, et cherchèrent à embarrasser par des nasses, des paisselles (1) et des amas de sable, la partie du canal qui conduisait à

Bayonne. Une sommation violente leur arriva bientôt de la part du corps municipal de cette ville, pour qu'ils eussent à s'abstenir de tous ces actes,

et à respecter son droit de juridiction sur la rivière.

Saisis de fureur à la lecture de cette signification, les habitans de Capbreton maltraitèrent le sergent qui en était porteur. La vengeance ne se fit pas

attendre. Quatre mille hommes de Bayonne et des communes voisines se réunirent au premier avis du magistrat : après avoir détruit les nasses et

les paisselles qui se trouvaient sur la rivière, cette petite armée marcha sur Capbreton ; elle y commit de grands désordres, et brûla plusieurs

pinasses mouillées dans le havre, ainsi qu'un navire danois, chargé de tables de pin et de résine, de la valeur de cinquante francs. Cette querelle

aurait eu d'autres suites si le duc de Longueville, gouverneur de la Guienne, ne fût arrivé à Bayonne sur ces entrefaites. Les deux parties se

pourvurent au parlement de Bordeaux ; mais le roi Louis XII crut devoir terminer lui-même un différend dont le voisinage de l'Espagne lui fesait

craindre la prolongation.

(1) [ L'un de nos lecteurs connaîtrait-il la signification de ce mot ?].

Le détournement

En 1579, les Bayonnais recueillirent enfin le fruit de la persévérance de leurs sollicitations pour obtenir l'ouverture de l'ancien port. Ce fut le célèbre

Louis de Foix qui à son retour d'Espagne exécuta cette difficile entreprise, dont le roi Henri III l'avait chargé. Il fallait interrompre le cours naturel du

fleuve, abréger sa route vers la mer d'environ trente mille mètres, ouvrir une issue praticable pour les vaisseaux ; et partout des sables immenses,

profonds, opposaient leur masse et leur mobilité aux travaux de l'art. De Foix fit d'abord creuser et nettoyer l'ancien canal de l'Adour. Ensuite, au

moyen de pilots de quinze à seize mètres de longueur, il construisit près du hameau du Boucau de fortes digues de clôture.

Après avoir plusieurs fois renversé ces barrières, le flot se jeta dans le nouveau canal: mais il ne put percer les énormes bancs de sable qui en

bouchaient l'extrémité; il se déborda à droite et à gauche, et remonta même vers la ville, où il causa de grands dégâts. La tradition rapporte qu'on

fut obligé d'amarrer les bateaux aux fenêtres du premier étage des maisons. Tout semblait perdu, et on se disposait à démolir la grande digue,

lorsqu'il survint une crue d'eau extraordinaire qui, redoublant la force du courant, dégorgea tout à coup le canal, et établit la libre communication

du fleuve avec la mer. On a célébré longtemps par une procession annuelle cet heureux événement, qui arriva le 28 octobre 1579, jourde Saint-

Philippe et Saint-Jude.

Les ouvrages de Louis de Foix coûtèrent des sommes considérables. La sénéchaussée des Lannes fournit elle seule plus de cinquante mille francs, le

marc d'argent à dix-neuf livres. Nous transcrivons ici les observations de Mr de Thou, dans un voyage qu'il fit à Bayonne en 1582.

"De Biscaye on vint à Bayonne par le pays  de Labourd, en laissant à droite Bidache, qui appartient à la maison de Gramont. L'Adour, qui passe par

Acqs, sépare Bayonne en deux ; et il n'y avait pas longtemps qu'elle avait failli à la submerger. Les eaux qui tombent des Pyrénées dans cette rivière,

et celles qu'elle tirait du Gave, qui s'y jette à Peyrehorade, l'avaient si fort enflée que, ne pouvant se rendre dans la mer par son embouchure

ordinaire, comblée par les sables, elle avait été contrainte de prendre son cours par le canal qui s'étend jusqu'à Capbreton.

Les habitans avaient commencé à bâtir un mur sur pilotis, pour fermer l'entrée de ce canal, afin que la rivière, forcée de couler par son lit ordinaire,

entraînât les sables, et rendît par ce moyen sa sortie plus libre et plus profonde, ce que le hasard exécuta plus tôt que le travail : les eaux se

précipitèrent avec tant de rapidité pendant une basse marée, qu'elles, écartèrent à droite et à gauche les sables qui bouchaient leur lit, bien mieux

que tous les pilotis qu'ils pouvaient faire; elles s'ouvrirent même un passage si large qu'elles ne se débordaient presque plus dans la ville.

Cependant on y appréhendait toujours l'inondation; car les grandes marées apportant continuellement des sables dans le port, la rivière, qui n'avait

plus la liberté de son cours, avait encore depuis peu de temps emporté une grande partie des murailles".

Bordeaux Aquitaine Marine - (c) tous droits réservés 2012-2018 - Alain Clouet - contact : dossiersmarine@free.fr