Bordeaux Aquitaine Marine

Panorama du Bassin d’Arcachon en 1863

article d'Elisée Reclus “Les plages et le Bassin d’Arcachon” paru en 1863 dans la Revue des Deux Mondes.     

les réservoirs à poissons à Andernos

            Jadis perdu dans la solitude rarement violée des landes, le bassin d'Arcachon n'était visité que par les goélands et les canards sauvages, et les

habitans clairsemés de ses bords étaient pour la plupart des hommes incultes, privés de toute communication avec le reste du monde. Semblable

et même supérieure, sous bien des rapports, aux estuaires brumeux des Pays- Bas, la petite mer intérieure d'Arcachon formait avec eux un

contraste absolu par son aspect désert et son état d'abandon. Autant le Zuyderzée et les bouches de la Meuse présentent, depuis des siècles,

d'animation sur leurs eaux et sur leurs bords, autant le bassin d'Arcachon et ses plages offraient de tristesse solennelle il y a quelques années.

            Au-dessus des digues qui bordent les rivages hollandais apparaissent en longues rangées les villages, les fermes, les moulins à vent; la

surface des golfes est toute parsemée d'embarcations, et dans chaque crique se balance une petite forêt de mâts. Récemment encore, les eaux du

bassin d'Arcachon ne portaient que des barques et des chaloupes de pêche; sur les bords, on ne voyait que des marécages, des forêts de couleur

sombre, et çà et là quelque maison basse en pierre ou en bois.

Aujourd'hui ce coin de la France, que visitent en même temps la mode et le commerce, est en voie de transformation rapide: mais,quelles que

soient les modifications apportées par le progrès moderne, elles n'enlèveront point à cette région géographique les caractères distinctifs qui en

font un petit monde à part, ayant une même histoire dans le passé et une même destinée dans l'avenir. La série de nos études sur le littoral de la

France[1] ne peut donc mieux se continuer que par le tableau de cette région où les dunes et la plaine, les forêts et les bruyères, les promontoires,

les chenaux et les bancs de sable alternent de manière à composer un ensemble harmonieux.

            Le bassin d'Arcachon doit évidemment sa forme présente aux mêmes agens qui, pendant le cours des siècles, ont séparé de la mer et

graduellement repoussé dans l'intérieur du continent les anciennes baies de Carcans, de La Canau, de Biscarrosse, aujourd'hui changées en étangs.

Les chaînes de dunes parallèles qui se dressent en barrière entre la zone lacustre du Médoc et le rivage de l'Atlantique se prolongent aussi, comme

une immense digue, au-devant du bassin; mais elles n'ont pu en fermer complètement l'entrée. Un détroit de plus de 3 kilomètres de largeur fait

encore communiquer les eaux du golfe de Gascogne et celles de la petite mer d'Arcachon.

             Cet ancien estuaire, situé à l'issue d'une dépression profonde où coule la Leyre, la rivière la plus considérable du plateau des landes, a de

tout temps renfermé une masse d'eau assez puissante pour que les courans alternatifs du flux et du reflux aient pu maintenir une large ouverture

au bassin en écrêtant sans cesse la barre qui continue le rivage des landes; mais si les sables rejetés par les vagues n ont pu isoler complètement

l'estuaire d'Arcachon et changer cette taie (l'eau salée en étang d'eau douce, ils en ont du moins considérablement déplacé l'entrée en la

repoussant par degrés vers le sud. Le détroit de communication se reploie parallèlement à la mer, de manière à former un angle droit avec l'axe du

bassin. Du milieu de cette grande nappe d'eau, on voit s'arrondir de toutes parts un horizon de terres, et si l'on ne savait dans quelle direction se

trouve l'Océan, ce serait précisément là où il n'est pas, c'est-à-dire du côté des plages basses de l'intérieur, qu'un serait tenté de le chercher.

            L'espace triangulaire que remplissent à haute marée les eaux du bassin comprend plus de 150 kilomètres, et le développement des rivages

dépasse 60 kilomètres. L'aspect de cette vaste étendue change à toute heure du jour, suivant les oscillations de la marée, qui atteignent à l'époque

des équinoxes une amplitude de près de 5 mètres. Au moment de la plus grande élévation du flot, la surface du bassin est une immense nappe

d'eau verdâtre qui semble se confondre au loin avec les rivages indécis des landes marécageuses; une seule terre, difficile à distinguer de ces

longues traînées, tantôt obscures, tantôt lumineuses, qui sont dues à la fois aux reflets du ciel et à la marche des courans, se dessine au-dessus des

flots de marée : c'est l'île aux Oiseaux.

            A mesure cependant que le niveau s'abaisse sous l'action du reflux, l'île s'allonge et s'élargit, les pointes de sable ou de vase s'avancent dans

l'intérieur du bassin, des bancs émergent çà et là, et lorsque le jusant a ramené dans la mer toute l'eau apportée par le flux, il ne reste plus, au lieu

de l'immense nappe liquide, que des chenaux plus ou moins étroits serpentant sur le fond de la baie mis à découvert. A l'époque des plus basses

marées, ces chenaux tortueux et leurs nombreuses ramifications, qu'on a souvent comparées aux suçoirs d'une gigantesque méduse, ne recouvrent

même pas le tiers du bassin : tout le reste de l'espace est occupé par des bancs auxquels l'aspect de leurs vases molles a fait donner le nom de

crassats.

            Lorsque ces surfaces plus ou moins vaseuses, que le flot cache et révèle tour

à tour, apparaissent au-dessus des eaux, elles donnent à l'ensemble du bassin un

aspect pareil à celui des grandes lagunes marécageuses des régions non encore

habitées par l'homme. On croirait avoir sous les yeux une image du chaos primitif,

tant les eaux et les terres se pénètrent et s'entremêlent. Souvent, lorsque le ciel est

couvert de nuages, on ne sait plus reconnaître ni les chenaux, ni les crassats dans

les stries parallèles qui raient la superficie de l'étang. Tout semble confondu en une

même masse plus ou moins liquide. Des champs de boue, revêtus de salicornes

rouges et d'autres plantes marines, séparent le rivage solide de cette surface

douteuse, qui n'est plus la mer et qui n'est pas le continent. Les Trembleyres ou

"prairies tremblantes" qui marquent les contours des anciennes baies, les savanes

que parsèment des bouquets d'arbres, et que des coulées tortueuses divisent en

îles et en presqu'îles, enfin les forêts et les dunes qui bornent à l'ouest la

dépression du bassin, complètent le paysage étrange et primitif offert par l'aspect

des eaux, des sables et des boues.

Le Bassin au 19e siècle

Les boïens

            Quoi qu'en disent les érudits du département, il n'est pas probable que ces rivages aient jamais été habités par une population considérable.

C'est de là que nombre d'écrivains gascons font partir les conquérans qui, sous la conduite de leurs brenns[2], allèrent envahir l'Italie, la Germanie,

toute l'Europe orientale, et fondèrent des établissemens permanens jusque dans l'Asie-Mineure; mais il est plus facile d'admettre que les Boïens du

littoral, au lieu d'avoir, comme une ruche d'abeilles trop remplie, répandu leurs essaims dans les contrées lointaines, n'étaient eux-mêmes qu'une

simple colonie envoyée dans le pays des Ibères par quelque puissante tribu celtique de la Gaule centrale.

            A cette époque aussi bien que de nos jours, le sol des landes n'était pas assez riche pour nourrir une population nombreuse. Des marais et

des étangs, auxquels on n'avait pas su procurer d'écoulement, couvraient de vastes surfaces; tout autour s'étendaient à perte de vue les bruyères

et les ajoncs. Forcément limité par les difficultés de la vie matérielle, le nombre des Boïens devait se mesurer aux ressources qu'offraient la chasse,

les pêcheries du bassin et peut-être aussi le commerce de la résine.

           Le poisson, plus abondant et surtout plus facile à prendre que le gibier, devait former l'aliment principal de la tribu : aussi tous les villages des

Boïens se trouvaient-ils, comme ceux de leurs descendans, à une faible distance du rivage. Sur certaines plages basses que menaçait le flot de

marée, les pêcheurs avaient eu soin d'élever de petits monticules sur lesquels ils plaçaient leurs demeures, et qui leur permettaient de dominer au

loin la vaste étendue des flots et des savanes. On voit encore sur les bords du bassin d'Arcachon plusieurs de ces tombelles [3], assez bien

conservées.

             Le principal village des Boïens portait le nom de la tribu, Boios. Ce n'était sans doute qu'une localité peu importante, car l'Itinéraire

d'Antonin est le premier document qui en signale l'existence. Une voie romaine, suivant à peu près le même tracé que la route actuelle et le

chemin de fer, mettait Boïos en communication avec Bordeaux; une autre voie reliait la petite cité à la grande route des Gaules en Espagne; mais

sur quel emplacement était-elle située? On ne le sait pas exactement. D'après la tradition, le guide le plus sûr en pareille matière, Boïos se trouvait

autrefois à plusieurs kilomètres de distance à l'ouest de La Teste de Buch. Aux premiers siècles du christianisme, cette bourgade fut ravagée par les

Barbares, et, chose plus terrible encore, elle perdit le rempart de forêts qui la protégeait contre la marche des dunes.

             Maintenant, le lieu qu'elle occupa est recouvert par des collines mouvantes ou par les eaux de l'Océan. Fuyant devant les sables, les Boïens

ou Bougés fondèrent un deuxième village plus à l'est, dans la séoube[4] (sylva) où s'élèvent aujourd'hui les monticules connus sous le nom de

Dunes de l'Église. Des amas de briques et de plâtras, au milieu desquels on a récemment découvert plusieurs squelettes, marquent encore la place

occupée par le village des fugitifs. Sans doute la forêt protectrice qui retenait les sables fut détruite pour la seconde fois par la hache ou par le feu,

car La Teste de Buch, ou capitale des Bougés, dut se déplacer encore et s'établir plus à l'est, à l'endroit où elle se trouve aujourd'hui. De même que

la plupart des autres bourgades du littoral, le village poursuivi eût continué son voyage à travers le plateau des landes, si Brémontier et ses

successeurs n'avaient, par de nouveaux semis, définitivement arrêté la dune envahissante.

            Sauf ces migrations périodiques, l'histoire des Bougés se réduit à peu de chose. Grâce à leur pauvreté et à leur éloignement de ces grands

chemins des nations où passaient continuellement les armées en marche, les habitans riverains du bassin d'Arcachon eurent, pendant les guerres

incessantes du Moyen Age, moins souvent à subir les horreurs de la conquête que leurs voisins du Bordelais; mais ils durent payer par un rude

esclavage le douteux honneur d'avoir pour maîtres de puissans barons, fameux dans les fastes des batailles. Les seigneurs de La Teste, mieux

connus sous le nom de captaux de Buch, exerçaient le droit de haute et

de basse justice, c'est-à-dire que dans toute l'étendue de leur domaine

ils pouvaient emprisonner ou mettre à mort leurs sujets sans en référer

à un tribunal, ni à leur suzerain de France ou d'Angleterre. Ils

possédaient en toute propriété les landes, les forêts, les cultures et les

pêcheries du captalat; tout berger, tout laboureur était serf et leur

appartenait comme une tête de bétail; des chartes octroyées en bonne

forme par le roi d'Angleterre leur assuraient à jamais la possession des

manans du pays.

             Le célèbre Jehan de Grailly, qui pendit tant de Jacques pour le

compte de ses bons amis de France et de Navarre, faisait son métier de

massacreur avec la bonne conscience que lui donnaient ses droits de

maître absolu sur son peuple de La Teste. Soumis à un tel régime, qui

d'ailleurs était celui de presque toute la France, les villages du captalat

de Buch ne pouvaient guère prospérer. L'arbitraire et la servitude

changeaient le pays en un désert. Vers 1500, on comptait seulement

une quarantaine de maisons à La Teste, la capitale de toute la contrée.

              Plus tard, chaque atteinte portée au pouvoir féodal eut aussitôt pour résultat l'accroissement de la population, du commerce et de la

richesse; cependant, vers la fin du siècle dernier, M. de Villers évaluait à quatre mille seulement le nombre des habitans de toutes les communes

riveraines du bassin [5]. Depuis lors, la révolution de 1789 a établi enfin le régime du droit commun, et préparé la situation actuelle; mais il reste

encore quelque chose à faire, puisque diverses coutumes léguées par les siècles du moyen âge ont empêché jusqu'à nos jours la constitution

définitive de la propriété dans les forêts voisines.

            Comme tous les villages des landes, La Teste et les autres localités du littoral d'Arcachon sont habitées en partie par des résiniers; mais à ces

hommes sauvages, qui semblent tenir de la nature des grands bois au fond desquels ils passent presque toute leur existence, il faut ajouter les

marins et les pêcheurs, qui de leur côté se trouvent moins souvent dans leurs maisons qu'à bord de leurs pinasses, sur les eaux du bassin ou de

l'Océan. Parfois la population masculine presque entière, à l'exception des infirmes et des enfans, est absente des villages, et seulement un petit

nombre de femmes restent pour garder les demeures et vaquer aux soins du ménage. Résiniers et marins formaient jadis comme deux races

distinctes et vivaient dans un état d'hostilité plus ou moins ouverte. Si l'antagonisme a disparu de nos jours, le contraste persiste, et il ne faut pas

avoir séjourné longtemps dans le pays pour savoir distinguer les hommes exerçant l'un ou l'autre métier. Le résinier se fait remarquer par ses

membres grêles, ses joues pâles et creuses, son regard fixe, son silence obstiné, la sauvagerie de ses mœurs, sa rigide économie : il est sombre

comme si le mystère de la forêt pesait toujours sur lui, et quand il se déride, sa gaîté fait une explosion féroce.

            Le marin au contraire est un joyeux compagnon; son teint hâlé est pourtant rose, ses membres sont forts, sa démarche assurée : il aime à

rire et à chanter, il dépense généreusement le produit de ses pénibles voyages. Il faut ajouter toutefois que les progrès de l'instruction et du bien-

être atténuent peu à peu la différence qui existe entre les deux classes. Le résinier a déposé sa veste rouge pour prendre le costume ordinaire des

paysans; grâce au renchérissement constant des produits qu'il livre au commerce, il peut s'acheter des champs, se bâtir une maison, modifier son

genre de vie sordide; sa position sociale s'améliore, et, devenant un bourgeois à la ville, il cesse d'être un sauvage dans les bois.

            Avant la construction du chemin de fer, La Teste de Buch était l'entrepôt de tous les villages du littoral des landes jusqu'au-delà de Mimizan.

Les marins du bassin d'Arcachon étaient alors les intermédiaires d'un assez grand commerce avec les ports de la Bretagne, principalement avec

Nantes : c'est là qu'ils allaient vendre toutes les résines de la contrée pour apporter en échange diverses denrées et des pierres de construction. Ils

ne faisaient aucun trafic avec Bordeaux, sans doute parce que cette ville pouvait s'approvisionner à meilleur compte de résines et de goudrons dans

les communes environnantes; lorsqu'un navire de La Teste entrait dans la Gironde, c'était uniquement pour échapper à la tempête.

           Les voies de communication rapide ont de nos jours presque entièrement supprimé la navigation de cabotage qui existait entre le bassin

d'Arcachon et la Bretagne. Seulement quatre chasse-marée, ayant chacun de 50 à 80 tonneaux de jauge, se balancent sur les eaux du port de La

Teste ou se penchent dans la vase des crassats. Il ne reste plus aux marins que la ressource de la pêche, soit en pleine mer, soit au milieu du bassin

d'Arcachon. Heureusement, sur toute la partie du littoral français comprise entre Vannes et Saint-Jean-de-Luz, il n'existe pas de parages aussi

poissonneux que ceux du quartier maritime de La Teste.

La péougue

           La pêche maritime, connue encore sous le vieux nom de péougue, dérivé du latin pelagus, n'est point exempte de dangers, car elle se fait

pendant la saison des tourmentes, en hiver et au printemps. Après avoir franchi la barre, il faut tenir la mer par tous les temps, s'occuper à la fois

de la pose des filets et du salut de l'embarcation, savoir, au moment propice, glisser sur les brisans, pressentir l'approche de la tempête pour

rentrer à la hâte dans le bassin et quelquefois pour s'enfuir vers les abris qu'offrent l'embouchure de la Gironde ou les pertuis de la Saintonge.

Malheureusement, dans ces parages du golfe de Gascogne, les variations atmosphériques se produisent d'une manière soudaine et parfois tout à

fait imprévue. Il ne se passe guère de saison d'hiver sans qu'une ou plusieurs chaloupes de pêche ne périssent en essayant, malgré le vent, de

forcer l'entrée du bassin d'Arcachon.

           Il y a quelques années, les pêcheurs qui s'aventuraient sur la mer étaient encore bien plus exposés qu'ils ne le sont aujourd'hui: lorsqu'ils se

laissaient surprendre par une violente tempête loin du rivage, il ne leur restait plus qu'à lutter contre une mort presque inévitable. 

           Alors les chaloupes de pêche n'avaient pas même de quille, et le pont était remplacé par quelques solives sur lesquelles s'asseyaient les

rameurs; pourtant un équipage de treize hommes s'embarquait sur ces espèces de pirogues, à peine supérieures à celles des peuplades sauvages.

Arrivés à l'endroit favorable, les marins jetaient de lourds filets, réseaux de 100 mètres de longueur assujettis à des flotteurs de liège, puis ils

veillaient. Quels que fussent l'état de l'atmosphère et les menaces de l'horizon, ils devaient se maintenir près du filet, qui représentait pour eux un

capital de plusieurs centaines de francs et l'avenir de la famille.

           Malheur à eux quand la force du vent ou la hauteur des lames de fond les obligeait à laisser dans la mer leurs engins de pêche, et à s'enfuir

vers l'estuaire de la Gironde, éloigné de plus de 100 kilomètres ! Malheur aussi lorsqu'ils étaient surpris par l'orage après une pêche abondante et

que les bordages de leur bateau pesamment chargé étaient à peine élevés de quelques pouces au-dessus de la mer ! Pour empêcher les vagues de

déferler dans la pinasse, ils tendaient une toile en guise de pont; mais contre la mer furieuse c'était là un bien faible obstacle, et chaque lame qui

passait sur la tête des marins remplissait à demi la frêle embarcation. Parfois un seul coup de vague faisait sombrer le bateau en pleine mer.

Pendant l'hiver de 1835 à 1836, une flottille de six chaloupes, portant soixante dix-huit pêcheurs de La Teste, fut engloutie en un seul jour. Les

débris des bateaux et les cadavres furent roulés par les flots le long de la plage des landes du Médoc, et plusieurs semaines après le désastre on

découvrait encore çà et là des lambeaux de chair humaine à demi mangés par les crabes.  Depuis cet événement terrible, qui fit des centaines

d'orphelins à La Teste, quelques armateurs firent construire pour la pêche des embarcations insubmersibles; mais ils eurent à lutter contre

l'opposition des marins eux-mêmes, qui ne voulaient pas monter sur ces bateaux dans la crainte puérile qu'on ne les accusât de lâcheté.

Cependant on a graduellement remplacé toutes les anciennes barques par des bateaux pontés, et le matériel de pêche a été modifié, les chaloupes

surprises par la tempête peuvent du moins tenir la mer sans courir le risque de sombrer sous le poids des vagues et ne sont en danger imminent de

perdition que dans le voisinage des côtes. Au lieu des filets lourds et coûteux qu'on employait autrefois, on se sert du chalut, espèce de sac qui

traîne sur le fond de la mer derrière le navire, et dans lequel les poissons, gros et petits, viennent se prendre d'eux-mêmes. Un équipage de trois

hommes suffit à la manœuvre, tandis que treize matelots étaient jadis nécessaires pour le même travail. 

Si l'existence des pêcheurs du bassin est moins dangereuse que celle des marins de la péougue, elle n'est guère moins fatigante et moins rude

pendant les mauvais temps. A chaque bourrasque, l'eau du bassin se hérisse en lames courtes et pointues qui secouent et disloquent les

embarcations; les vents, masqués par les dunes et les promontoires, changent encore plus brusquement qu'en pleine mer; les bancs de sable,

cachés sous la surface de l'eau, obligent les rameurs à faire de continuels détours. Et puis le flux et le reflux n'attendent pas; il faut être prêt en

même temps qu'eux pour se faire porter aux pêcheries par la force du courant et ne perdre aucun des momens favorables à la prise du poisson.

Ceux qui veulent recueillir des coquillages sur les crassats ne sont pas moins pressés. Ils arrivent à l'instant précis où le banc de vase commence

d'émerger, puis ils descendent sur l'îlot sans cesse agrandi et s'attachent aux pieds des patins ou planchettes de forme carrée, qui les soutiennent

sur la vase molle; ils suivent lentement, et courbés en deux, le flot, qui se retire par degrés. Au changement de marte, les pêcheurs battent en

retraite à leur tour et travaillent à reculons. Enfin, quand la lisière d'écume se resserre autour d'eux et les environne de cercles de plus en plus

étroits, il ne leur reste qu'à sauter dans leur barque, soulevée par l'eau montante.  Poissons et coquillages sont portés à la ménagère, qui est le

véritable chef de la maison, aussi bien à La Teste que dans toutes les autres villes du littoral français habitées par des pêcheurs.

C'est la femme qui dirige seule les affaires de la communauté pendant les longues absences du mari. Sur elle peut tomber aussi d'un moment à

l'autre tout le poids de la famille, et si par malheur l'homme périt dans quelque naufrage, c'est à elle qu'incombe le soin d'élever les fils pour ce

dangereux métier de marin qui a déjà coûté la vie à leur père. La femme décide le plus souvent en dernier ressort dans toutes les transactions

commerciales, et se charge de vendre les produits journaliers de la pêche.

Avant que le chemin de fer de Bordeaux à La Teste fût construit, c'était bien souvent elle qui entreprenait, en charrette ou à cheval, le pénible

voyage de Bordeaux; en toute saison et par tous les temps, elle traversait de nuit les marais et les bruyères du Médoc afin d'arriver de bon matin

sur le marché de la métropole et repartir aussitôt après avoir vendu sa

marchandise. Les femmes et les poissonniers de profession étaient les

seuls qui connussent la grande ville et qui en racontassent les merveilles

aux pêcheurs et aux résiniers de La Teste, enfermés de tous côtés par le

désert des landes.

Le chemin de fer en 1841

 Quelques années à peine s'étaient écoulées depuis la construction des

premiers chemins de fer que déjà Bordeaux, jalouse de posséder aussi

une petite voie ferrée comme Paris, Lyon et les grandes cités de

l'Angleterre, demandait la concession d'une ligne dirigée sur La Teste.

Certainement ce n'était point l'un des travaux publics les plus importans

que l'on pût entreprendre à cette époque. Le poisson frais, destiné à

former le grand élément du trafic, ne valait pas les 5 ou 6 millions de

francs que devait coûter l'établissement du chemin de fer, et l'on ne

pouvait guère espérer alors que la pose des rails aurait un jour pour

résultat la mise en culture et le peuplement des landes.

Néanmoins les capitalistes bordelais, soutenus par le patriotisme local, réussirent à constituer leur société, et le 7 juillet 1841, deux années avant

que les chemins de fer de Paris à Orléans et à Rouen fussent inaugurés, celui de Bordeaux à La Teste était ouvert au public. Ainsi qu'on aurait pu s'y

attendre, le trafic ne fut pas même assez considérable pour couvrir les frais de l'entreprise, et si la compagnie ne tomba pas bientôt en faillite, ce

fut grâce à de continuelles faveurs du gouvernement et à la patience des actionnaires. Enfin l'état dut placer le chemin sous séquestre et

l'administrer lui-même jusqu'à ce qu'une société puissante vînt faire de cette insignifiante voie ferrée la tête de ligne du chemin de fer de Bordeaux

à Bayonne, destiné à devenir un jour la grande artère transversale de l'Europe entre Arkhangel et Lisbonne.

Si les actionnaires n'ont pas eu à se féliciter de la construction du chemin de fer de La Teste, en revanche les habitans riverains du bassin

d'Arcachon lui doivent leur prospérité. Grâce à la vapeur, une population jadis perdue dans le désert se trouvait reliée au reste du monde, et voyait

s'ouvrir devant elle un avenir imprévu. Ce n'était plus par familles isolées, mais par centaines, que, pendant la belle saison, les baigneurs venaient

de Bordeaux et du reste de la France se plonger dans les eaux du bassin et se promener sur les plages. Les fringantes amazones effarouchaient par

leurs cavalcades les résiniers à demi sauvages. On commençait à construire des chalets, de somptueuses villas au milieu de ces dunes où,

récemment encore, les habitans ne songeaient qu'à préparer cet arcanson[6]  qui a donné son nom à la plage des bains et au bassin lui-même.

Le développement d'Arcachon

 La ville naissante se développe sur plusieurs kilomètres de longueur entre le rivage sablonneux de la baie et le pied de hautes dunes couronnées

de pins. Les grands arbres que la hache a respectés, les monticules couverts de broussailles, les fourrés d'arbousiers rappellent encore en divers

endroits la nature sauvage; mais au bord de l'eau il ne reste plus rien de l'ancienne forêt : partout s'élèvent des édifices capricieux et fantastiques

imités de tous les styles et bariolés de toutes les couleurs.

Des jardins odorans et touffus les entourant. Devant la plage de sable blanc, doucement inclinée et rayée d'herbes marines qu'a délaissées le flot,

coulent tantôt vers l'extrémité du bassin, tantôt vers la haute mer, les eaux d'un profond canal sur lequel se balancent les bateaux de plaisance et

les embarcations des pêcheurs. Au nord, l'île aux Oiseaux, les rivages d'Ares, de Lanton et d'Audenge se dessinent comme des lignes grises à la

surface de l'eau, tandis que le promontoire boisé du Ferret s'allonge à l'ouest entre le bassin et la haute mer, dont on entend presque toujours

gronder la voix terrible.  Arcachon ressemble d'une manière étonnante à ces villes américaines qui s'installent en pleine forêt vierge et projettent

leurs rues dans la solitude, sans se préoccuper des obstacles.

En se promenant sur le bord de la petite mer intérieure des landes, ceux qui connaissent la Louisiane pourraient se croire transportés à

Madisonville, à la Passe-Christiane, à Pascagoula : ce sont les mêmes constructions éparses et entourées d'arbustes, les mêmes collines couvertes

de pins, le même bassin aux longues plages basses. Cependant Arcachon est aujourd'hui plus prospère que ces villes de planteurs, abandonnées ou

détruites depuis le commencement de la rébellion. De tous les côtés on voit s'élever de nouvelles constructions, des chalets suisses, des manoirs

gothiques, des pavillons moresques et jusqu'à des pagodes hindoues et des temples chinois.

Au sommet de l'une des principales dunes qui dominent Arcachon, surgit une espèce de mosquée peinte de couleurs éclatantes; plus haut encore

se dresse une gracieuse tourelle à jour; au-delà, des maisonnettes éparses se nichent dans chaque repli des collines. La ville grandissante

transforme graduellement la forêt en un parc de plaisance au moyen des allées sinueuses qu'elle projette au loin dans toutes les directions. La

construction des maisons, la mise en culture des jardins, le percement des routes et tous les embellissemens de la ville exigent un si grand nombre

d'ouvriers que de proche en proche le taux des salaires augmente dans les localités environnantes et jusqu'à Bordeaux. En même temps la valeur

des terrains s'accroît dans une proportion rapide, et des propriétaires qui retiraient un bien maigre profit de leurs forêts vendent maintenant le

mètre carré de sable aussi cher que s'il était situé sur la grande rue d'une cité populeuse. 

La petite ville de bains naguère inconnue a pris une fière devise qu'elle

ne peut manquer de réaliser un jour : lleri (?) solitudo, hodie vicus, crus

civitas. La prospérité sur laquelle les habitans d'Arcachon comptent avec

confiance ne saurait d'ailleurs étonner personne, car ce point du littoral

offre toutes les conditions nécessaires pour attirer et retenir les

visiteurs.

Arcachon a surtout l'inappréciable privilège d'être situé à proximité d'un

grand centre de population. Le court voyage de Bordeaux à la plage des

bains n'est pas une fatigue. Une heure après avoir quitté les rues

bruyantes et poudreuses de la ville, on peut se promener solitairement

sur le sable au bord du flot marin. Bientôt des trains rapides abrégeront

encore la distance, et trois quarts d'heure suffiront pour la traversée de

toute la péninsule du Médoc entre la rive de la Garonne et celle du

bassin. On le comprend : c'est là un avantage qui assure à la ville

d'Arcachon une grande supériorité sur Royan et les autres stations de bains du golfe de Gascogne.

Même, lorsque le chemin de fer de Bordeaux à la Pointe-de-Grave sera terminé, les voyageurs pourront gagner la baie d'Arcachon en deux fois

moins de temps qu'il ne leur faudrait pour atteindre Royan ou la plage de Soulac. Pendant les jours de fête, les Bordelais se rendent souvent par

centaines à Arcachon afin de s'y reposer quelques heures, et maintenant on parle d'organiser des trains spéciaux pour les personnes qui désirent

passer leur soirée au casino ou sur la plage des bains. Déjà le nombre des visiteurs d'un jour est sextuple de celui des baigneurs qui résident dans la

ville pendant une ou plusieurs semaines[7].

La prospérité d'Arcachon se rattache d'ailleurs à une loi sociale dont la mise en pratique était jadis entravée par la misère et la difficulté des

communications, mais qui, grâce aux chemins de fer et aux progrès du bien-être général, approche d'une manière toujours plus complète de sa

réalisation définitive. La vie normale de l'homme se compose d'une succession de contrastes. Après le travail pénible dans la cité bruyante, il lui

faut le repos à la campagne; après la vue des hautes maisons et des rues étroites, il lui faut l'aspect de la mer ou des grands bois; après la société

des gens d'affaire ou des compagnons de labeur, il lui faut celle des amis de plaisir et quelquefois les promenades solitaires dans la nature vierge

des bruits humains.

L'aggravation continuelle du travail accompli par les hommes de notre époque, la tension de plus en plus énergique de toutes les forces de l'esprit

et du corps, rendent le besoin périodique de déplacement et de repos d'autant plus impérieux. L'organisme de la société ne peut donc se

développer d'une manière satisfaisante, si des villes de plaisir et de nonchaloir, à population plus ou moins nomade, ne font pas équilibre aux

grandes cités où les hommes s'agitent et bourdonnent dans une incessante activité. Tous ceux qui travaillent par le bras et par la pensée n'ont pas

encore le bonheur de pouvoir retremper ainsi leurs forces et leur courage dans la vivifiante nature, et par une singulière ironie du sort on rencontre

souvent parmi les habitués des villes de repos des gens paresseux et inutiles qui ne savent où promener leur ennui.

Quoi qu'il en soit, le développement des villes du littoral ou des montagnes qu'on visite en foule pendant la belle saison est lié d'une manière

intime à la prospérité des grands centres industriels ou commerciaux. C'est Bordeaux qui a fait Arcachon; c'est encore Bordeaux qui lui donnera

plus tard une importance bien plus grande, lorsque les progrès de la science et de l'industrie auront rendu les populations plus mobiles et plus

faciles à déplacer qu'elles ne le sont aujourd'hui. En devenant le complément nécessaire de la capitale du sud-ouest de la Fiance, Arcachon

deviendra aussi, par la force de l'exemple, le rendez-vous principal des contrées environnantes.

Cette ville n'eût-elle pas le privilège d'être le point du littoral le plus rapproché de Bordeaux, qu'un avenir prospère ne lui serait pas moins assuré

par les avantages exceptionnels qui la distinguent. Sur toute la plage des landes, de l'embouchure de la Gironde à celle de l'Adour, c'est le seul

endroit où l'uniformité générale de la rive soit interrompue par un paysage riant. Une vaste baie d'eau salée, propre aux bains de mer, y déroule à

perte de vue sa nappe verte entre des rives d'aspect varié; de pittoresques monticules couronnés de pins s'élèvent dans l'enceinte même de la ville

; les maisons brillent au milieu de la verdure; une forêt magnifique embrasse les groupes de maisons dans une ceinture de grands arbres, et s'étend

au loin sur les longues croupes et dans les vallons parallèles des dunes. La forêt d'Arcachon et celle de La Teste, qui la continue au sud, offrent des

sites d'un aspect saisissant. Sur les hauteurs, les pins à l'écorce moussue se distribuent en quinconces irréguliers, et laissent entrevoir çà et là les

vallées lointaines et la mer.

Plus fertile, le sol des bas-fonds est presque entièrement caché par une épaisse végétation ; dans les intervalles laissés entre les pins et sous

l'ombrage de cette première forêt, en croît une seconde, composée de chênes et d'arbousiers; dos houx, des bruyères, des genêts hauts de 5 à 6

mètres, se mêlent à ces arbres et forment des fourrés souvent impénétrables.           

Ailleurs, principalement sur la lisière orientale des dunes, on voit s'ouvrir de distance en distance de vastes cirques, au fond desquels s'étendent

des braous ou marécages, restes d'anciens lacs dont les eaux ont été absorbées par les innombrables racines de la forêt. Le résinier lui-même

n'aime pas à s'aventurer dans ces espaces au sol encore spongieux où les arbres des diverses essences se groupent dans la pittoresque harmonie

que leur a donnée la nature : des pins énormes, les uns déjà rongés au cœur, les autres encore vivans, penchent au bord des braous leurs troncs

âgés de plusieurs siècles, et projettent leurs longues branches dégarnies de feuilles au-dessus de la forêt vierge.

En cheminant ainsi à travers les admirables solitudes des grands bois, on peut voyager pendant des lieues et gagner la cime du Truc-de-la-Truque,

ou celle des Monts-de-Lascours, qui sont les dunes les plus élevées de l'Europe entière. De ces hauteurs on redescend soit vers l'étang de Gazaux,

dont la nappe d'eau transparente couvre des milliers d'hectares, soit vers le rivage de la mer, en face de l'entrée du bassin. En cet endroit, les

brisans de la passe, les îles et les îlots qui se forment et se reforment près de l'embouchure, les talus de sable affouillés à la base, composent un

tableau changeant que le géologue étudie et que l'artiste admire.           

Le climat d'Arcachon est supérieur à celui des contrées environnantes et rappelle, sinon par la pureté du ciel, du moins par l'égalité de la

température, le climat des stations d'hiver les plus fréquentées de la Provence et de la Ligurie. La hauteur moyenne du thermomètre est de 15

degrés sur les rives du bassin d'Arcachon, c'est-à-dire qu'elle est à peine inférieure à celle de Nice. En hiver, la température moyenne est de 8

degrés au bord de la plage et de 10 degrés dans l'intérieur de la forêt : c'est le doux climat hivernal de Cannes et de Menton[8]. Dans les lettes ou

vallons étroits qui séparent les rangées parallèles des dunes, l'atmosphère est toujours parfaitement calme, et même en décembre et en janvier,

alors que la froide bise du nord-ouest fait ployer les grands pins, les personnes qui se promènent dans les bas-fonds jouissent d'une température

agréable qui ferait croire à la venue prématurée du printemps ou à la prolongation de l'automne.

Les arbousiers, ces charmans arbustes des forêts provençales que signalent au loin leurs baies d'un rouge éclatant, sont probablement indigènes

dans la forêt d'Arcachon, car on les y désigne par le nom local de lêdounès, et depuis un temps immémorial leurs fruits servent à fabriquer une

boisson fermentée, qui jadis était d'un usage général chez les résiniers. Les cistes et d'autres plantes qui rappellent les bords de la Méditerranée

tapissent aussi le sable des dunes. Le myrte, récemment acclimaté, prospère dans les jardins et bientôt sans douté aura franchi les haies pour se

propager au milieu des bois.

A La Teste, on voit un olivier grandir depuis plusieurs années au pied de hautes dunes qui l'abritent contre le vent d'ouest; l'oranger lui-même

résiste aux gelées et passe l'hiver en pleine terre dans les vallons de la forêt, parfaitement garantis des vents froids. En toute saison, sauf pendant

les mois de décembre et de janvier, les ajoncs, les genêts sont couverts de leurs innombrables fleurs jaunes. On le voit, les vallons des dunes seront

un jour d'admirables jardins d'acclimatation.           

Où la vie des plantes se développe d'une manière si remarquable, il est naturel de penser que la santé de l'homme prospère aussi. On cite en effet

l'exemple des résiniers de la forêt, qui vivent longtemps, exempts de maladie, bien qu'ils se nourrissent mal et négligent tous les conforts de

l'existence. Une petite colonie de familles étrangères s'est installée déjà dans les villas d'hiver construites sur le revers méridional des dunes

d'Arcachon. L'expérience de ces nouveau-venus, malades pour la plupart, prouvera une fois de plus que l'odeur des pins et l'électricité dégagée par

les émanations résineuses exercent une heureuse influence sur la marche de plusieurs maladies et principalement des affections de poitrine. Les

habitans des villas de la forêt jouiront en outre de la douce température hivernale qui distingue le climat d'Arcachon; souvent aussi ils auront la

satisfaction de voir passer sur leurs têtes, sans en recevoir les ondées, de gros nuages que le vent de l'Atlantique chasse rapidement vers l'intérieur

des terres, où ils crèvent en averses.

Cependant, il faut le dire, après un agréable hiver vient le mois des pluies et des brusques tempêtes, le triste mois de mai que nos poètes ont tant

chanté parce qu'il est beau dans la Grèce. En été, les chaleurs sont presque intolérables dans les vallons des dunes; mais sur les bords du bassin la

brise marine ou les vents qui soufflent de l'intérieur du continent rafraîchissent constamment l'atmosphère. L'écart que les météorologistes ont

constaté entre la température estivale de la forêt et celle de la plage est de 6 degrés environ[9].

Ainsi dans une zone de quelques centaines de mètres de largeur on trouve deux climats parfaitement distincts : l'un favorise la création d'un

quartier d'hiver pour les malades; l'autre convient davantage au quartier d'été, que fréquentent déjà depuis quelques années les baigneurs et les

hommes de plaisir. Deux villes juxtaposées, ayant chacune sa population distincte, remplacent l'antique solitude d' Arcachon.          

C'est un fait souvent démontré par l'histoire que la décadence morale peut coïncider avec les progrès matériels, lorsque les ressources de la

contrée proviennent d'opérations plus ou moins aléatoires, et non pas d'un travail régulier. De même aussi les bénéfices intermittens, réalisés dans

la plupart des villes de bains par suite de l'affluence temporaire des étrangers, peuvent exercer une action démoralisante sur les habitans, et les

accoutumer à ne plus compter sur eux-mêmes, à se croiser paresseusement les bras, à tout demander au hasard.

Ce serait donc un grand malheur pour Arcachon, si cette ville naissante n'avait aucune industrie locale et devait passer, comme tant d'autres

stations de bains, par des alternatives d'activité fébrile et de chômage complet; mais heureusement les Arcachonnais ont en commun avec les

habitans de La Teste et ceux des autres localités riveraines les ressources que leur offre le bassin. Pêcheurs, bateliers, gardiens des parcs à huîtres,

passent la moitié de leur vie sur les flots ou sur les crassats, et tirent leur subsistance de ce grand réservoir où les êtres pullulent par milliards.

La chasse aux canards

Le premier regard que l'on jette sur le bassin d'Arcachon révèle déjà l'une des industries locales. Sur le pourtour de tous les bancs on voit des

rangées de pieux battus à marée haute par une eau verdâtre et floconneuse, souillés à marée basse par les sables et la boue des crassats. Ces

rangées de pieux, qui surgissent de la surface du bassin, ne servent, pendant la plus grande partie de l'année, qu'à gâter le paysage en donnant à la

baie marine l'aspect d'un marais hérissé des branches d'une antique forêt submergée; mais au commencement de l'hiver, alors que les canards

sauvages descendent par bandes nombreuses vers le midi, les chasseurs déploient leurs filets entre les pieux des crassats, et attendent que les

oiseaux viennent se prendre d'eux-mêmes.

A l'heure du reflux, les canards s'abattent sur les bancs émergés, précisément à l'endroit où la lisière écumeuse du flot se mêle au sol vaseux. La

marée succède au reflux; l'eau gagne peu à peu et rétrécit les contours de l'îlot; les canards reculent à mesure devant la masse liquide

envahissante, et, prenant leur vol parallèlement à la surface de l'eau, ils vont se heurter contre les filets et se débattent vainement entre les mailles.

La besogne des chasseurs est alors bien simple : ils n'ont plus qu'à massacrer les victimes.

On dit que les habitans de La Teste ont, dans l'espace d'un seul hiver, vendu jusqu'à cent mille canards sur les marchés de Bordeaux; mais depuis

quelques années le produit des chasses a diminué considérablement. C'est que le nombre des chasseurs augmente en proportion dans les landes

des environs de Bordeaux et dans tout le reste de la France. Avant de se poser sur les crassats du bassin d'Arcachon, les bandes de canards

sauvages ont été décimées en route.

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